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Introduction
Thème
Le thème de ce séminaire est l’utopie considérée non du
point de vue de l’analyse des œuvres existantes dans ce genre littéraire et
philosophique, mais dans la perspective de la production d’utopies. Cela ne
signifie pas naturellement qu’il n’importe pas de saisir ce qu’est l’utopie
à partir de la tradition dans laquelle elle s’est constituée comme genre.
Cette ambition était, entre autres choses, celle du séminaire de l’hiver
dernier, qui portait sur les utopies dans le cadre d’une analyse du discours
philosophique, et dans la visée d’une détermination de la nature de la
philosophie elle-même. Nous pourrons pour ce séminaire prendre quelques
caractéristiques de la pensée utopique telle qu’elle se révèle à une
telle étude des œuvres concrètes de sa tradition, afin de guider notre
réflexion. Mais l’accent sera mis sur la part créative, ou sur la réflexion
inventive, si l’on préfère. Or, dans ce cadre, l’utopie pose plusieurs
problèmes au philosophe, et c’est peut-être pourquoi, en partie, elle n’est
pas le mode de penser et d’expression le plus courant en philosophie, bien qu’elle
y apparaisse plus qu’on ne l’imagine généralement. D’abord, il faut
constater que l’utopie est œuvre d’imagination, tandis que la philosophie
se considère souvent comme une activité purement rationnelle, dans la mesure
du possible. D’ailleurs l’opposition couramment acceptée entre la raison et
l’imagination est sans doute largement déterminée par la philosophie
elle-même, dans ses divers essais (souvent infructueux, voire chimériques)
pour arriver à des raisonnements purs, lavés de toute trace d’imagination.
Réfléchir dans la forme de l’utopie, c’est donc admettre d’intégrer l’imagination
à la philosophie, et de trouver les modes pertinents de son usage pour une
discipline rationnelle en principe. Ensuite, l’utopie ne se présente pas
comme une description de la réalité, mais comme l’invention d’un monde
idéal, posé immédiatement dans une certaine distance par rapport à la
réalité, quoique non comme tout à fait impossible pourtant. Il y a dans cette
entreprise une prise de position implicite concernant la valeur respective de la
réalité, d’un côté, et de l’idéalité, de l’autre, et dans laquelle,
en un premier temps du moins, l’avantage revient à cette dernière.
Toutefois, il ne s’agit pas de construire simplement des fictions gratuites,
qui manqueraient de nécessité idéale ou rationnelle aux yeux du philosophe.
Comment donc respecter ces deux exigences apparemment contraires, qui poussent d’une
part à s’émanciper de la réalité, et interdisent d’autre part de se
perdre dans une fiction vraiment gratuite ? Enfin, l’utopie paraît
impliquer un certain principe de philosophie politique et sociale, celui selon
lequel le sort des individus dépend fortement du mode d’organisation de la
société dans laquelle ils se développent et vivent. Vu que cette dépendance n’est
pas seulement de l’ordre des conditions matérielles de la vie, mais
également de celui des conditions de la pensée, il semble y avoir une sorte de
boucle, dans laquelle la pensée du philosophe produit des utopies, mais fait
intervenir de cette manière un principe selon lequel l’ordre social lui-même
conditionne ce genre de production. Or n’est-ce pas en tant qu’il est
capable de se libérer par rapport à la pression de la réalité que l’auteur
parvient à inventer son utopie et à la placer dans le monde des idées, en
concurrence avec l’organisation sociale réelle qu’il perçoit autour de
lui ? Il y a ici un ensemble de problèmes à résoudre pour pouvoir
réfléchir d’une manière philosophiquement pertinente sur le mode de la
pensée utopique.
Les difficultés de la réflexion utopique ne frappent pas au
premier abord, et tout le monde croit généralement qu’il est relativement
facile de produire des utopies, pourvu qu’on soit doué d’un peu d’imagination.
On se représente qu’il suffit de décrire quelques rêves qui expriment
certains désirs plus apparents. Et qui n’a pas de tels rêves ?
Cependant tout le monde ne se représente pas non plus les utopies d’une
manière aussi naïve, un peu de réflexion conduit aussitôt à remarquer l’importance
d’introduire dans ces construction utopiques une certaine cohérence, et même
une vraisemblance de principe, afin d’éviter qu’elles ne perdent toute force
de conviction. Et l’on songe alors à la difficulté de former des plans, des
projets systématiquement élaborés, dans les divers domaines de l’activité
humaine. Nous avons en effet l’habitude de planifier un grand nombre de nos
actions, et même de concevoir que c’est là que s’exerce principalement la
raison, au point que nous avons tendance à nommer raisonnables avant tout les
bons plans et les actions conformes aux règles qu’ils leur imposent. Par
rapport à ces projets raisonnables, les utopies peuvent paraître comme une
sorte d’intermédiaire entre eux et les pures élucubrations des fictions les
plus libres. Cependant, quoi qu’il en soit pour l’instant du rapport exact
entre les utopies et les plans raisonnables selon lesquels nous tentons de nous
conduire dans les moments où nous pensons nous maîtriser et obéir à la
raison, ce sont les difficultés liées à la constitution rationnelle des
projets eux-mêmes que l’habitude nous cache également. S’il est vrai que
la raison ne vise pas seulement une cohérence formelle, mais la vérité, s’il
est vrai en outre que la vérité à son tour n’a pas pour unique condition la
cohérence logique, mais également l’adéquation de l’idée à la
réalité, comme le dit une formule banale, alors il devient étrange que nous
puissions raisonnablement faire des projets, qui sont des projections idéales
dans le futur — c’est-à-dire hors de la réalité constatée et observable
— de nouvelles réalités, de processus destinés à se réaliser, posés à
la fois par le désir et certains calculs de probabilités, dans lesquels
interviennent de manière essentielle nos propres décisions ainsi que l’ordre
réel. En fait, la vraisemblance, le caractère raisonnable d’un projet se
mesure selon deux critères principaux : premièrement, la cohérence avec
laquelle le projet prolonge l’ordre réel observé, une fois posées les
décisions et les désirs qui le motivent, et deuxièmement, la pertinence du
projet par rapport à ces désirs eux-mêmes, ainsi que celle de ces désirs
envisagés par rapport à un ensemble de désirs que, selon leur cohérence,
nous approuverons ou non comme raisonnables en l’auteur du projet et en ceux
qui sont invités à l’adopter éventuellement. Ceci dit, entre les utopies et
les autres projets, la différence n’est guère que de degré dans le
caractère idéal du projet, c’est-à-dire dans la radicalité d’une part de
la transformation du réel et d’autre part de l’ampleur des désirs
impliqués. Toutefois, les utopies se distinguent également des projets
ordinaires par d’autres traits, dont le suivant : le fait qu’elles
proposent, comme nous l’avons vu, une réorganisation de l’ordre social et
réel emportant avec elle celle de l’ordre des idées et des idéaux
eux-mêmes. Par là, elles semblent porter la projection dans un nouvel ordre
où celle-ci doit se réfléchir elle-même.
Dans la mesure où il est pertinent de concevoir d’une part
l’utopie comme une espèce de projet, et d’autre part le projet comme un
mode possible de la pensée philosophique, n’est-ce pas par cette sorte de
complication que l’utopie se révèle un genre plus particulièrement
philosophique de projet ? Mais, déjà, la philosophie peut-elle prendre la
forme du projet ? Tout le monde n’en tombera pas d’accord, et l'on
répliquera par exemple que la philosophie est purement théorique, qu’elle
doit se faire strictement descriptive ou explicative. De ce point de vue, même si des
applications des théories philosophiques sont admises, voire
souhaitées, il n’appartient pas à la philosophie elle-même d’entrer sur
ce terrain, où elle risquerait de perdre la neutralité qu’on peut attendre d’une
pure entreprise théorique. Cette vision purement scientifique de la philosophie
n’est pourtant pas la seule, loin de là. La conception de la philosophie
comme sagesse ou préparation à la sagesse est tout aussi importante dans la
tradition philosophique. Et quoiqu’il soit possible de montrer qu’elle est
plus profonde et plus cohérente que la conception purement théorique,
contentons-nous pour l’instant de constater l’existence de cette orientation
plus pratique de la philosophie et de nous demander si elle peut accepter quant
à elle de prendre la forme du projet. Car cela n’est pas encore assuré.
Diverses formes de sagesse contestent les modes de vie liés aux projets. C’est
ainsi que certains types d’ascèses visent à vider la conscience de ses
désirs et à la sortir entièrement de l’esclavage par rapport au monde et à la
souffrance découlant de l’engagement dans des projets et de la dépendance
des désirs qui les sous-tendent ; et c'est ainsi également que certaines formes de scepticisme vont
jusqu’à miner tous les projets, dont naturellement, en tout premier lieu,
celui d’atteindre la vérité ; ou encore, c'est ainsi que certaines pensées mystiques
veulent se placer au-delà de tout projet. Et cela se comprend, puisque le
projet, comme nous l’avons vu, nous lance hors de la réalité ou de la
vérité en tant qu’elle se rapporte à la parfaite actualité. Néanmoins, il
semble qu’en elle-même, comme recherche de la sagesse ou de la science par
exemple, la philosophie ne puisse guère éviter d’entrer dans la forme du
projet, ni de la réfléchir en tant qu’elle veut se penser également
elle-même, comme elle le prétend généralement. Dans cette mesure, l’utopie
n’apparaît pas comme une forme marginale ou moins philosophique de la
pratique philosophique.
Position du problème
Dans l’opinion courante, les utopies sont des sortes de
rêves de choses très désirables, mais irréalisables, soit dans les
conditions présentes du monde et de l’humanité, soit de manière
définitive. Certains lient de façon plus déterminée les utopies à des
idéaux sociaux et politiques, mais on utilise souvent aussi le terme dans un
sens vague pour toute idée d’états ou de choses souhaitables, mais
malheureusement irréalisables. Ainsi, lorsqu’on demande de concevoir quelque
chose d’utopique, bien des gens sont portés à imaginer des appareils
techniques merveilleux, grâce auxquels ils pourraient accomplir les exploits
des personnages des contes de fée, voler sans avion, se déplacer à la vitesse
de la lumière, se rendre invisibles, fabriquer instantanément les mets
souhaités, assimiler en dormant toutes les connaissances disponibles,
comprendre toutes les langues, se guérir sur le champ ou se protéger de toutes
les maladies, etc. Dans ces cas, c’est avec la science-fiction qu’on confond
l’utopie. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que, lorsqu’il s’agit d’imaginer
une situation idéale, ce soit vers la science qu’on se tourne aussitôt, vu
que c’est elle qui a transformé le plus évidemment nos conditions de vie en
réalisant quantité de souhaits qui paraissaient impossibles sans elle. Il peut
donc sembler qu’elle soit le bon génie chargé de répondre à toutes nos
demandes. Dans ce cas, d’ailleurs, ce qui est perçu comme utopique, c’est-à-dire
certains exploits futurs éventuels des sciences, est estimé alors comme plus
ou moins vraisemblable, et n’est jugé irréalisable que pour l’instant ou
dans le proche futur.
On sait que sont souvent qualifiés d’utopiques les projets
qu’on veut disqualifier comme chimériques. L’usage vise particulièrement
deux choses dans ce cas. D’un côté, on dénonce comme utopiques des projets
irréalisables pour nous dans l’état présent des choses, et ce jugement peut
tout à fait porter alors sur les entreprises techniques et scientifiques ne
correspondant pas encore à notre science aussi bien que sur n’importe quel
autre projet prématuré ou vain. De l’autre côté, on condamne souvent de
manière plus absolue comme utopiques certains idéaux sociaux et politiques,
pour marquer qu’on les considère non seulement comme prématurés, mais comme
incompatibles avec la nature de l’homme et de la société. C’est dire que
ce sont les utopies au sens propre du terme qui sont généralement perçues
comme les plus chimériques. Nous sommes apparemment moins prêts à croire
aujourd’hui à notre capacité de transformer réellement, de manière
décisive, notre ordre social et politique qu’à envisager comme possibles
toutes les transformations de notre milieu, y compris de nous-mêmes, grâce aux
progrès des sciences et des techniques. Il n’est pas étonnant dans ces
conditions que la science-fiction jouisse à présent d’un attrait que sont
loin d’avoir les utopies. Celles-ci paraissent même condamnées dans la
conscience commune par le fait qu’on les associe plus précisément, quand on
les comprend dans leur sens propre, à des tentatives concrètes d’organisation
totalitaire de la société qu’on estime avoir échoué de manière si
entière, lamentable et catastrophique que leur échec constitue la preuve à la
fois de leur caractère nuisible et irréalisable. Le nazisme et le communisme
servent généralement de modèles historiques de faillites des utopies qui en
prouvent à la fois l’aspect chimérique et dangereux. Intimidés par de tels
épouvantails, les mêmes esprits qui se montrent ouverts à presque toutes les
aventures dans les sciences et les techniques, deviennent d’une prudence
extrême dans les réformes sociales, persuadés qu’il y a dans ce domaine une
sorte de détermination naturelle et providentielle de laquelle on ne peut pas
dévier sans pécher et sans en subir les conséquences désastreuses prêtes à
nous punir de nos déviations par rapport à l’ordre traditionnel. Certes, la société
évolue, mais on voudrait se persuader que c’est de façon à peu près
naturelle, sans plan humain, par une simple adaptation minimale aux nouveautés
de notre environnement, telles notamment que les techniques les apportent, bref,
sans responsabilité de notre part, pour ainsi dire. Et de toute façon, il y a
chez les esprits les plus timides ou les plus pieux une résistance forte à
tous les progrès qui imposent des changements dans notre ordre social et
culturel. Cette méfiance ne s’arrête pas à l’ordre moral, social et
politique, mais elle vise les sciences elles-mêmes auxquelles elles attribuent
un rôle maléfique, en tant qu’elles ont provoqué des changements dans nos
modes de vie et nos croyances, et elle conduit à un repli général sur des
positions et des valeurs traditionnelles, correspondant à des états dépassés
de la société. L’utopie, qui comportait traditionnellement un aspect
critique essentiel, puisqu’elle avait pour motif à sa construction de
sociétés idéales la dénonciation des maux et des insuffisances dus à l’ordre
social existant, s’est vu attribuer en retour la responsabilité des pires
maux de l’humanité. On a pu dénoncer la volonté de réaliser l’idéal
comme sacrilège et conduisant inévitablement à la destruction de la société
existante pour imposer le pire ordre social. Ainsi, en dénonçant la
prétention de réaliser l’utopie, les anti-utopies telles que celles de
Huxley ou d’Orwell, ont-elles inversé les termes, et elles ont attribué les
principaux maux de nos sociétés non pas aux défauts de l’ordre social qui s’est
imposé par la force et le hasard, mais aux prétentions de réaliser l’idéal
plutôt que de laisser aller les choses, de sorte que c’est l’utopie qui est
présentée comme mauvaise et cause du mal, tandis que, par contraste, la
société existante apparaît comme bonne, malgré ses défauts évidents. N’est-ce
pas cette méfiance généralisée face à la pensée rationnelle dans les
domaines moraux, sociaux, politiques et culturels, qui fait obstacle depuis des
décennies au développement d’une pensée utopique, au moment même où
triomphent pourtant la raison scientifique et les projections imaginaires de la
science-fiction ?
Y a-t-il donc un danger réel de l’utopie comme
telle ? Il faut naturellement répondre à cette question avant de se
lancer dans les problèmes de l’élaboration concrète d’utopies.
La question me semble avoir au moins deux sens, l’un plus
large, l’autre plus spécifique. On peut douter ou bien qu’il soit pertinent
de régler notre conduite morale, sociale, politique et culturelle par la
raison, et notamment par l’établissement de plans rationnellement élaborés,
ou bien que, l’avantage de tels plans rationnels étant admis, l’utopie soit
une manière adéquate d’aborder la construction de projets de sociétés.
Commençons par le premier aspect, même s’il n’est pas
encore établi que les utopies soient justement des constructions de la raison
plutôt que de l’imagination, étant donné que celle-ci y intervient
également de manière indiscutable. Est-il donc vrai que la raison soit une
faculté dangereuse pour l’homme et qu’il faille éviter de lui donner
un rôle trop important, notamment dans l’organisation de notre vie, individuelle
et sociale ? C’est une opinion assez fréquente aujourd’hui, où
certains voient dans la raison une puissance tyrannique et maléfique, non plus
tant la caractéristique distinctive la plus noble de l’homme, mais la marque
de sa nature défaillante ou pécheresse. Il faut bien avouer que l’intelligence
place l’homme dans une situation très différente de celle des animaux qui en
ont moins et se trouvent adaptés plus immédiatement à un nombre important de
situations de leur vie par le mécanisme automatique de l’instinct. Et la
nostalgie de cette condition peut inciter certains à chercher s’il ne serait
pas possible de laisser diriger leur vie par des automatismes naturels
analogues. C’est généralement dans le sentiment ou le cœur qu’on tente
alors de situer ces principes d’adaptation que la nature aurait implantés en
nous. Et on espère pouvoir se passer du raisonnement, ou le limiter, si l’on
interroge en soi le cœur plutôt que de se fier à l’intelligence. Ainsi, l’opposition
religieuse entre la foi et la raison est un exemple bien connu de cette
méfiance par rapport à la raison, avec un retour à une croyance sentimentale
plus immédiate et supposée plus profonde. Mais il suffit de songer à ce cas
pour en venir à s’étonner du retournement qui s’est fait récemment. En
effet, la foi était du côté de l’obéissance à l’autorité, elle
représentait l’adhésion du cœur à l’autorité suprême, souvent
transmise d’ailleurs par les autorités humaines de l’institution
ecclésiastique. Et par rapport à elle, la raison apparaissait comme une
puissance de contestation. C’est pourquoi ce que la foi reprochait
traditionnellement à la confiance dans la raison, c’était l’orgueil que
manifestait chez l’homme le désir de se rendre autonome en se fiant à ses
propres facultés. Comment donc a-t-on pu passer de la conception traditionnelle
de la raison libératrice à la vision récente d’une raison
asservissante ?
Que la raison puisse apparaître comme contrainte, cela se
comprend si l’on songe à l’exigence de rigueur qui fait partie de la
logique. Pour celui qui apprend à raisonner logiquement, il peut paraître
difficile de suivre exactement les règles, et de ne pas se laisser aller à
toutes les associations d’idées que lui suggère son imagination. Et c’est
précisément dans cette situation que la raison nous apparaît sous la forme d’une
série de règles auxquelles il faut se soumettre, et par conséquent comme une
sorte de maître auquel il faut obéir. On comprend donc que l’esprit auquel
on impose ces règles logiques puisse se révolter parfois et désirer se livrer
à ses pensées librement, sans se laisser imposer leur carcan. Seulement,
pourquoi s’astreint-on à suivre les règles de la logique ? Pour l’élève,
peut-être est-ce simplement parce que son maître lui impose cette discipline.
Pour celui qui se livre à une dispute en public, peut-être est-ce seulement
parce qu’il sait que les autres vont refuser ses arguments et avoir une
opinion défavorable de son intelligence s’il se laisse prendre en
contravention par rapport aux règles de la logique. Dans de tels cas, on
comprend que l’exigence de raisonner selon les règles paraisse comme une
contrainte déplaisante. Quelqu’un aimerait faire accepter une opinion, et on
l’oblige à tenter de la faire sortir d’arguments mis en forme selon des
règles, au lieu de l’accepter simplement parce qu’il le voudrait et l’affirme
fortement, avec conviction ou avec des images frappantes. Plus encore, on s’attend
à ce qu’il se justifie à lui-même ses opinions par de tels arguments, dans
la mesure du possible. Quoi d’étonnant à ce qu’un tel sauvage perçoive la
raison comme une sorte de tyran ! Mais est-ce seulement pour obéir à une
exigence sociale, arbitrairement imposée, que nous nous appliquons à raisonner
plutôt que de divaguer ? Évidemment non. Sur de nombreux points, quelle
que soit notre méfiance face à la raison, nous raisonnons spontanément, et
nous nous efforçons de ne pas tomber dans des erreurs logiques. C’est le cas
dans la grande partie de nos réflexions d’ordre pratique. Et dans ces cas,
nous n’éprouvons pas la nécessité logique comme quelque chose de
fastidieux, mais comme un élément essentiel de notre compréhension de notre
monde. Or dans tous les autres cas, c’est bien ce même désir de comprendre
vraiment qui est à l’origine de l’exigence logique caractéristique de la
raison. Bref, nous n’éprouvons la raison comme tyrannique que dans les cas
où nous désirons croire quelque chose et faire partager à d’autres cette
croyance, plutôt que de chercher à comprendre ce dont il s’agit et de
risquer de devoir rejeter notre croyance.
Il faut avouer qu’une certaine conception de la logique a
largement contribué à faire concevoir la raison comme une sorte de faculté
impérative qui exige de nous soumission et obéissance. En effet, la logique a
généralement été développée sous forme de règles formelles abstraites,
qui permettent à celui qui les suit de construire ou de vérifier presque
automatiquement les arguments rationnels, en les mettant en forme et en
examinant s’ils correspondent à ce que permettent les règles logiques. On
sait que la scolastique médiévale avait développé à un très haut degré
ces systèmes de règles logiques, en avait constitué des systèmes raffinés
et complexes, et s’efforçait de dresser les étudiants à les apprendre et à
les appliquer pratiquement dans des arguments et des disputes strictement
surveillées de ce point de vue. On conçoit bien que, pour les intellectuels
soumis à cette discipline, la logique devait apparaître avant tout comme un
ensemble de contraintes, et la raison comme un maître difficile. Et c’est l’une
des raisons de l’opposition des philosophes modernes à cette discipline
logique des scolastiques. Ils voulaient retrouver la raison dans son origine, en
tant que notre faculté propre, et non comme un maître extérieur et
artificiel, tel qu’il apparaissait sous ces grands appareils de règles. Car
il est évident que cette logique impérative n’est que la projection dans une
sorte d’autorité extérieure à nous-mêmes de nos propres exigences
intellectuelles, de certains aspects de notre faculté même de comprendre. Il n’est
pas étonnant que la raison ait pu se donner cette apparence d’autorité
extérieure à une époque où toute la vie intellectuelle était soumise à des
autorités religieuses et sociales. C’était pour elle le moyen de prendre
place parmi elles et de s’y faire sa place. Mais elle risquait aussi de se
perdre elle-même sous le déguisement qu’elle devait prendre. Au contraire,
à l’époque moderne, les penseurs la revendiquent comme la lumière naturelle
qui luit directement en eux et qui est intimement leur, de sorte qu’on n’est
plus soumis à la raison, mais au contraire libre en elle et par elle. Il est d’autant
plus étonnant qu’on puisse reprocher aux penseurs modernes d’avoir
installé dans notre culture une sorte de tyrannie de la raison. Pour cela, il
faut avoir projeté sur eux la conception scolastique de la logique, qui, il
est vrai, n’a jamais cessé de se transmettre dans les universités avant de
resurgir en partie dans la logique symbolique contemporaine. Quoi qu’il en
soit, cette conception d’une raison impérative implique la dissociation entre
notre pouvoir de comprendre et une sorte d’autorité dite rationnelle, perçue
comme extérieure à nous, sinon en principe, du moins en fait. Et cette
dissociation implique à son tour la projection de notre faculté concrète de
comprendre dans un ensemble de règles formelles abstraites destinées à
organiser automatiquement des ensembles de symboles ou les termes d’un
langage. Et il faut avouer alors que, comme l’avaient éprouvé les penseurs
modernes classiques, dans la mesure où la constitution de ces règles logiques
dérive d’une analyse de la raison concrète et représente une doctrine de la
raison, plutôt que celle-ci telle qu’elle est en nous, la logique peut entrer
en conflit avec la raison concrète, qu’on pourrait nommer également
philosophique même si elle paraît passablement inconnue à bien des supposés
philosophes. Et si une logique quelconque est imposée à la pensée comme une
autorité ultime, alors il est vrai que celle-ci peut apparaître à juste titre
comme tyrannique. Maintenant, que, sous diverses formes, cette ambition d’imposer
une logique, voire un système dogmatique supposé purement rationnel selon une
conception logique quelconque, ait été souvent à l’œuvre, cela ne fait
aucun doute. On se trompe seulement de cible quand, pour s’attaquer à
certaines entreprises dogmatiques de tendance totalitaire, on s’en prend à la
raison elle-même, c’est-à-dire à notre faculté même de faire la critique
de telles aberrations logiques.
La critique de la raison s’est faite également sous un
angle d’attaque légèrement différent. On a constaté que dans de nombreux
cas le raisonnement se développait bien de manière rigoureuse, mais dans une
sphère restreinte, à partir de prémisses posées dogmatiquement quoique
contestables en elles-mêmes. Selon que c'est par leur caractère sacré que ces prémisses sont mises hors de la
portée d’un examen critique, ou seulement par le
fait qu’elles représentent des fins généralement acceptées dans le cadre d’une
idéologie quelconque, nous pourrons nommer cette raison soit théologique soit instrumentale. Dans les deux locutions, l’attribut ou la détermination
indique la soumission de la raison à une autorité supérieure, à une
croyance, dont elle renonce à faire la critique pour limiter sa compréhension
des choses au monde intellectuel que cette croyance délimite. En ce qui
concerne la raison théologique, elle a déjà été suffisamment démasquée
par la pensée moderne, même si elle a résisté longtemps sous diverses formes
encore présentes aujourd’hui. Quant à la raison instrumentale, elle consiste
essentiellement dans le fait que la raison s’exerce dans un certain champ par
rapport auquel les fins ultimes sont posées comme des principes transcendants.
Dans ce cas, la raison calcule l’agencement des moyens tout en s’interdisant
la critique des fins. Et comme ce champ laissé à la raison dans cette
conception, qui est souvent celle des sciences et des techniques modernes, est
assez vaste, il est possible que des esprits épris de compréhension
rationnelle puissent s’y déployer sans prendre vraiment conscience de ses
frontières, ni par conséquent des déterminations qui affectent l’ensemble
de ce domaine. L’erreur est pourtant, dans les deux cas de la théologie et de
la science instrumentale, d’attribuer les défauts remarqués à la raison
plutôt qu’à leur cause véritable, qui est l’autorité à laquelle on l’a
soumise, et de s'acharner sur la raison au lieu de faire également de cette croyance l’objet de la critique
rationnelle.
Ayant en tête ces deux charges contre la raison, celle qui
conteste en elle sa transposition en un système de règles logiques et celle
qui l’accuse des limitations auxquelles elle a été soumise d’un point de
vue religieux ou idéologique, il est possible d’aborder les problèmes
reliés à la planification rationnelle.
Remarquons déjà que, la plupart du temps, les plans que
nous élaborons sont partiels. Il s’agit pour l’architecte et l’entrepreneur
de construire une maison, pour le publicitaire de mettre sur pied une campagne
pour tel produit, etc. Dans tous ces cas le plan est déjà dépendant d’un
but qu’il doit permettre d’atteindre, et qui fait déjà partie du projet,
mais n’est pas en principe susceptible d’être remis en question au niveau
de la planification envisagée. Cela ne veut pas dire d’ailleurs que le projet
soit lui-même toujours peu raisonnable et qu’il ait été établi sans examen
rationnel portant également sur le but poursuivi. Au contraire, le projet
particulier se justifie souvent comme faisant partie d’un autre projet plus
général. Il faut construire la maison pour y installer un magasin, et le
magasin servira à la vente de tel type d’articles, qui a été à son tour
sélectionnée dans le cadre d’une stratégie de pénétration d’un marché,
etc. Cependant, s’il appartient à l’architecte de connaître plus ou moins
ces buts, il n’a pas à les discuter, si bien qu’ils lui apparaissent comme
des données présupposées pour sa propre planification. On conçoit dans ces
conditions que le projet qui lui paraît raisonnable dans sa perspective
limitée, c’est-à-dire en vue des buts qui lui sont fixés, puisse ne plus l’être
dans une perspective plus large échappant à sa considération et restant hors
de sa responsabilité. Voilà comment, tout en étant consciencieux dans son
travail, l’architecte peut très bien devenir le collaborateur d’une
entreprise dont il ne voudrait pas prendre la responsabilité, s’il devait la
juger dans son ensemble. C’est pourquoi cette raison limitée, instrumentale,
peut mettre des capacités intellectuelles considérables au service de fins
méprisables ou insensées. De la même façon, la raison théologique peut
déployer beaucoup de subtilité pour organiser un monde d’idées dépendant d’une
croyance au fond absurde qu’il lui est interdit d’examiner en elle-même.
Cependant ce défaut ne réside pas dans le fait que le plan soit
rationnellement élaboré, mais dans le fait que certaines des données qu’il
implique ne le soient pas à leur tour. S’il était déraisonnable de
construire la maison, le fait qu’elle soit mal construite, de manière
désordonnée, ou au gré de l’imagination, n’y changera rien, mais en
revanche cette dernière circonstance empêchera plutôt la réalisation de la
fin souhaitée si elle était raisonnable.
Il faut avouer pourtant qu’il appartient justement à la
planification rationnelle de diviser les projets en de multiples projets plus
particuliers, et ceux-ci en d’autres, de telle manière que la particularité
des plans partiels, avec la limitation des responsabilités qu’elle introduit,
est non pas simplement un effet contingent dans la planification rationnelle,
mais une conséquence interne. La division des opérations et de leur responsabilité n’apparaît
qu’avec l’importance de la planification rationnelle. Pour ceux qui se
lancent à l’aventure en fonction de leur sentiment, de leur instinct, de leur
imagination, sans plan, cette division n’a guère lieu, et l’individu
reste alors globalement responsable de l’ensemble de ses actions dans toute
leur portée. En revanche, une fois la division opérée grâce à la
planification, plus celle-ci est ramifiée, plus les individus qui y sont
impliqués tendent à perdre de vue l’ensemble des projets auxquels ils
collaborent, à ne plus s’en sentir responsables, et à se satisfaire de la
cohérence partielle de leur propre part dans l’entreprise. C’est ainsi qu’on
peut concevoir une société entière, dont les membres jouissent d’un degré
de capacités intellectuelles relativement élevé, se lancer dans des
entreprises aberrantes, sans que cela choque beaucoup les esprits individuels,
dans la mesure où la partie qu’ils en aperçoivent de plus près leur semble
raisonnablement conduite. Il y a donc ici un effet pervers de la planification
à grande échelle, dans de grandes sociétés, en tant que la rationalité des
parties peut cacher plus ou moins aux individus impliqués l’absurdité du
tout dans la mesure où ceux-ci se concentrent sur leur fonction partielle. C’est
ainsi qu’on peut voir le mécanicien de la locomotive la maintenir
consciencieusement en état de marche pour des transports qu’il n’approuverait
pas s’il y réfléchissait sérieusement. Mais si l’on condamne la raison
pour cet effet, il ne reste plus qu’à abolir toute action planifiée et à
revenir au mode de vie le plus primitif, en très petites sociétés. Sinon, il
faut découvrir les moyens de contrecarrer cet effet, et il semble bien que ce
soit encore par une réflexion rationnelle sur le phénomène que nous puissions
espérer y parvenir. Dans ce cas, les problèmes de la planification ne
demandent pas l’abandon de la raison, mais un surcroît de développement
rationnel.
Examinons à présent l’influence sur la planification de l’autre
aspect problématique de la raison, à savoir sa représentation par des règles
logiques abstraites, qui, si élaborées soient-elles, n’en représentent
néanmoins qu’une
simplification, et dans cette mesure une déformation. Cette transformation de
la raison en ensemble de règles logiques tend à remplacer le raisonnement par
des procédures permettant d’automatiser les déductions conçues comme de
simples régulations formelles de dispositions et substitutions de symboles. Le
principe consiste à construire des sortes de machines rationnelles, soit
purement mentales, soit même matérielles, comme dans nos ordinateurs, afin de
calculer automatiquement les résultats à partir des données. Cette manière
de concevoir le raisonnement conduit également à destituer l’homme de sa
responsabilité pour le raisonnement lui-même, et à la réduire à l’entrée
des données dans la machine. C’est ainsi que presque plus personne, aujourd’hui,
ne vérifie les calculs de sa calculatrice ou de son ordinateur, bien qu’ils
soient sujets à des défaillances très évidentes, et que, depuis longtemps,
aucun comptable ne s’inquiète de vérifier si la procédure selon laquelle il
fait ses calculs fournit toujours les bons résultats. Cette raison formelle,
purement procédurale, n’est plus une faculté permettant de comprendre les
choses, mais seulement un moyen d’obtenir les résultats, sans avoir à se
soucier de comprendre justement pourquoi ils sont tels. Ces moyens sont certes
fort utiles, et il n’est pas question de s’en passer. Mais il faut avouer
que les conclusions que nous obtenons ne valent que ce que valent les
procédures par lesquelles nous y arrivons, et que, comme elles sont
imparfaites, les conclusions que nous acceptons sont fausses dans une mesure que
nous ne connaissons pas bien. De plus, nous nous habituons, à un degré plus
grand encore que les disputeurs de la scolastique médiévale, à considérer la
raison comme une autorité extérieure à nous, à laquelle nous devons nous
soumettre sans comprendre, c’est-à-dire éventuellement contre notre raison
concrète. Ici encore, il n’est pas question de refuser le calcul et les
régulations formelles, qui font également partie de la raison et représentent
une part de sa puissance. Mais ne convient-il pas d’en tenir compte pour en
corriger l’effet, comme dans le cas de la division résultant de la
planification ? Ne faut-il pas réintroduire d’autres modes de nous rapporter
aux résultats eux-mêmes ? En d’autres termes, ne faut-il pas nous
rendre capables de considérer l’ordre concret qui résulte de nos
planifications, et non seulement les principes formels abstraits dont il est
censé découler ? Ici encore, la planification fait l’objet de critiques
justifiées en ce qui concerne l’observation des effets pervers, mais non en
ce qui concerne la raison qu’on leur attribue, à savoir l’intervention de
la raison comme telle.
Que la planification rationnelle mène au totalitarisme,
voilà une accusation qui ne semble pas tenir. Tout au plus peut-on remarquer qu’il
ne suffit pas d’introduire partiellement des processus rationnels dans nos
projets pour éviter du même coup toute irrationalité dans leur réalisation,
voire déjà dans leur élaboration. Quant au ressort des totalitarismes, il n’est
certainement pas dans la raison, mais dans des opinions fortement soutenues par
le sentiment, et s’étant au contraire mises à l’abri de la critique
rationnelle. Faut-il alors accuser la raison pour n’avoir pas su imposer cette
critique ? Et faut-il l’abolir pour en avoir éprouvé le manque ?
Ce serait une bien plaisante façon de raisonner.
Il ne semble donc pas qu’il faille condamner à priori l’utopie
en tant qu’elle s’apparente à la planification rationnelle, et qu’elle
propose un ordre social idéal, construit en partie sous forme de fiction
rationnelle. Mais l’utopie s’identifie-t-elle avec un plan tel que les
politiciens en établissent, par exemple ? Elle a en commun avec ce genre
de planification deux éléments principaux : premièrement le fait qu’elle
propose la vision d’un état de la société différent de celui que nous
connaissons présentement (du moins quand le projet politique n’est pas
seulement de maintenir la situation présente), et deuxièmement que ce nouvel
état n’est pas simplement une fiction gratuite, mais qu’il est supposé pouvoir
être justifié rationnellement. Cependant les différences sont
importantes aussi. En premier lieu, par rapport aux projets courants des
politiciens, l’utopie propose d'habitude un ordre social plus radicalement
différent de ceux que nous connaissons, de telle manière que la rupture entre
la réalité connue et l’état idéal proposé est trop radicale pour pouvoir
être franchie sans un saut, qui interrompt la chaîne des causes et des
effets propre à une planification continue. En second lieu, justement à cause
de ce saut entre la réalité et l’idéal, l’ordre de la société utopique
ne peut pas se justifier en se rendant vraisemblable de la même manière qu’un
projet politique habituel, qui peut espérer présenter la suite complète des pas
susceptibles de conduire à sa réalisation avec un assez haut degré de
probabilité. La rationalité de l’utopie prend davantage la forme de la
cohérence de l’ordre interne proposé, en supposant le processus conduisant
à sa réalisation déjà accompli. Ce déplacement correspond à un accent mis
dans l’utopie non plus sur les moyens de sa réalisation, mais sur la
perfection de l’ordre souhaité, et donc sur la cohérence interne de la fin
à atteindre. C’est dire également que la forme principale de la rationalité
à l’œuvre dans l’utopie n’est pas celle qui domine dans la politique
habituelle. Celle-ci se soucie de façon primordiale de ce qui est réalisable,
et se concentre donc sur les rapports de causalité, en tant qu’ils permettent
la construction d’enchaînements de moyens pour parvenir à la fin désirée.
Au contraire, l’utopie se préoccupe davantage des relations et des
interactions qui vont constituer l’ordre social espéré, et elle tente d’en
présenter une image convaincante en elle-même. Le rapport à l’expérience
est donc différent dans les deux cas. Dans le premier, il s’agit de rapporter
les projets politiques à l’expérience de notre société présente et aux
rapports de causes et d’effets qu’elle nous fait connaître. Il s’agit de
prolonger cette expérience en la projetant dans le futur, selon une inflexion
dans une direction choisie de ce qu’elle nous a rendu familier. C’est en
cette manière de prolonger les processus que nous a fait connaître l’expérience
que consiste le réalisme de la pensée politique. Au contraire, dans l’utopie,
nous nous trouvons aussitôt situés dans un ordre social inhabituel, dont nous
n’avons aucune expérience, même si nous pouvons nous référer à l’expérience
de certains éléments de la construction. L’utopie ne nous appelle donc pas
à juger de ce qu’elle présente en le rapportant à notre expérience commune
de la vie sociale pour voir si elle s’y laisse intégrer. Cependant, elle ne
nous propose pas non plus de simples structures abstraites, qu’il faille juger
comme le géomètre le fait face à une pure combinaison de figures. La manière
dont l’utopie nous rend présent l’ordre proposé est celle qui est propre
à la fiction. En formant les images de la société et en nous invitant à
entrer dans sa fiction, elle nous permet de l’éprouver par l’imagination,
et, à défaut d’expérience réelle, d’en avoir justement une expérience
imaginée. C’est l’une des raisons pour lesquelles les utopies prennent d’habitude
la forme d’œuvres littéraires, dans lesquelles la construction rationnelle
entre dans un rapport étroit avec l’invention imaginaire.
Une fois ces différences entre la planification politique et
l’invention utopique constatées, il se pose évidemment la question de savoir
quel peut être le rôle de l’utopie face aux projets réalistes des
politiciens. Car, si l’utopie se contente de fiction, on pourra se demander si
elle n’est pas destinée à demeurer un simple divertissement, plutôt qu’une
véritable réflexion philosophique et politique. Il s’agirait seulement alors
d’entraîner l’esprit dans des fictions, afin de lui faire oublier pour
quelque temps la dure réalité en lui permettant d’aller se délasser dans
des sociétés de rêve dont auraient disparu les difficultés de nos sociétés
réelles. Peut-être une telle fonction ne serait-elle pas à mépriser, mais on
aurait tort de lui attribuer une valeur analogue à celle des réflexions
politiques proprement dites, qui sont destinées véritablement à guider l’action.
Toutefois, même si elles ne montrent pas précisément la voie à suivre pour
les réaliser, les utopies ont bien une fonction politique également.
Premièrement, quoique se donnant la liberté de créer idéalement un ordre
social parfait, sans prétendre démontrer comment il est pour nous réalisable,
l’utopie s’astreint à la vraisemblance, et elle présente donc une fiction
possible, qui pourrait se réaliser dans des circonstances favorables.
Deuxièmement, elle s’attache à démontrer et à faire éprouver le
caractère désirable de la fin proposée en elle-même, si bien qu’elle vise
de cette manière à créer dans les esprits les motivations qui pourraient
conduire à la recherche concrète des moyens de sa réalisation. Et en ce sens,
elle est tout à fait politique, et destinée justement à donner à la
réflexion politique la direction dans laquelle il serait souhaitable d’orienter
les processus politiques et sociaux tels qu’ils existent dans notre
expérience actuelle. Troisièmement, présentant des formes de sociétés
idéales, construites par l’imagination et la raison en se libérant des
conditions concrètes immédiates que l’histoire nous impose, les utopies
représentent également un exercice de notre faculté d’inventer dans ce
domaine, et nous incitent à une attitude plus inventive en politique. Enfin, on
remarquera que la raison à l’œuvre dans l’utopie n’est pas la raison
restreinte à certains de ses aspects, limitée dans son application, qui cause
les problèmes que nous avons vus dans la planification, mais bien la raison
philosophique dont on peut justement espérer la correction de ces défauts, de
sorte que c’est cette raison qu’elle contribue à former. Ainsi, loin de
conduire au totalitarisme, la pratique de l’utopie tend à détruire les
conditions qui le permettent.
Telle est la perspective dans laquelle je vous propose d’entrer
dans le projet d’invention utopique, qui est l’objet de notre séminaire. J’ai
présenté ce projet dans un sens positif, en suivant un chemin à travers un
certain nombre de questions et en tentant de montrer que les obstacles qui s’élevaient
n’étaient peut-être pas insurmontables. J’ai donc traversé ces obstacles
en leur donnant des chiquenaudes supposées les renverser. Je ne prétends
pourtant pas les avoir ôtés véritablement. Et je vous invite donc à y
revenir, à examiner si nous pouvons vraiment libérer le chemin vers la
création d’utopies, de manière aussi à ce que, si nous pouvons en arriver
là, nous sachions à quelles conditions les utopies que nous entreprendrons de
construire pourront éviter les objections auxquelles ce genre d’entreprise
peut donner lieu. D’autre part, le chemin que j’ai tenté de tracer
rapidement n’est certainement pas le seul possible, et je vous invite à
envisager d’autres obstacles possibles et à trouver d’autres passages
également. En outre, il importe naturellement de sonder aussi la pertinence de
la pensée utopique selon les diverses fonctions qu’elle peut prendre, et de
voir dans quelle mesure elle peut être un mode efficace de pensée politique et
de pratique philosophique. Enfin, dans l’esprit pratique des ateliers
philosophiques que sont ces séminaires sur la pratique philosophique, nous
aurons à entrer dans les problèmes plus concrets de la construction des
utopies.
G. Boss
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