A l'origine de la philosophie : les présocratiques
 

Alcméon de Crotone

Pythagoricien ou non?

Il est considéré par des sources tardives, telles Diogène Laërce, Jamblique, Philopon, comme un Pythagoricien 1. Toutefois, Aristote, qui précède de six siècles Diogène Laërce, le distingue expressément des Pythagoriciens. Il l'a jugé assez important pour lui consacrer un Pros ta Alkmaiônos 2. Les opinions qu'on attribue à Alcméon confirment à la fois cette importance et son indépendance par rapport aux Pythagoriciens. On situe son akmê au début du 5e siècle: il serait né vers 510. Aristote nous dit «il vivait au temps de la vieillesse de Pythagore» 3.

Médecine

Alcméon était citoyen de Crotone, en Italie. C'est à Crotone, on s'en souvient, que Pythagore avait émigré de Samos (autour de 531 av. J.-C.). Or Crotone était célèbre aussi pour ses médecins 4. C'est l'époque où la médecine sort de sa phase magique et découvre l'observation critique et soignée, c'est-à-dire rien de moins que la méthode empirique qu'on verra illustrée dans le corpus hippocratique plus tard 5.

On ne saurait exagérer l'importance de cette découverte. Le médecin va d'un cas individuel à un autre. Dans ce cas-ci, dans cet autre, tel remède a réussi. On le note désormais. C'est la première étape de la méthode empirique. On note également quel avait été le pronostic du médecin, même là où aucun remède n'avait été trouvé. Se constituait ainsi une première expérience critique.

Seconde étape, on cherche à connaître les causes. Pourquoi ce désordre du corps, pourquoi est-ce ce remède-ci qui a réussi et point tel autre. Et ainsi de suite.

Troisième étape, après les causes de la maladie et le reste, on cherche à comprendre et à connaître ce qu’est l'homme lui-même, la constitution de son corps, ses virtualités propres. Quelles sont d'autre part les «vertus» des substances qu'on lui administre du dehors, ce qu'elles font exactement.

Notons enfin que pour Alcméon la santé est le fait d'une égalité (isonomia) des puissances (humide et sec, froid et chaud, amer et doux, et le reste). C'est la prédominance (monarchia) de l'une d'elles qui provoque la maladie. La santé est «symétrie», harmonie des forces 6.

Originalité d'Alcméon

«La plus grande partie de ce qu'il dit concerne la médecine, encore qu'il parle parfois de philosophie de la nature...» 7.

Alcméon est médecin, là où les Pythagoriciens sont mathématiciens. Leurs méthodes d'approches sont par conséquent radicalement distinctes. Il est vrai qu'il a en commun avec eux la croyance en l'immortalité de l'âme humaine (son argumentation est cependant éminemment originale, nous le verrons) et en l'affinité de celle-ci avec le divin. Tout comme chez les Pythagoriciens, on retrouve chez lui également l'accent sur les contraires, mais, encore là, de façon différente 8.

S'il partage avec les Milésiens, d'autre part, la tentative de séparer mythe et raison, magie et nature, il diffère d'eux par ce souci de la vérification empirique décrit plus haut, cependant qu'eux semblent avoir fait appel à des postulats ou des hypothèses quant à l'origine des choses. Alcméon fonde la théorie empirique de la connaissance.

On sait du reste qu'il a commencé l'étude physiologique des organes de la perception. (Bien voir les conséquences pour l'épistémologie: il importe d'étudier le sujet connaissant jusque dans la constitution physiologique de ses organes.) Ainsi rapporte-t-on, s'agissant de l’œil, qu'il «est le premier à avoir osé entreprendre une dissection» 9. Il ramenait tout au cerveau, siège ultime de toute sensation 10.

1 VIII, 83; V. Pyth. 104, 267; Comm. au De Anima, Hayduck, p. 88.

2 Diogène Laërce, V, 25.

3 Aristote, Métaphysique, A, 5, 986 a 29.

4 cf. Hérodote, III, 125 sq.

5 Hippocrate est contemporain de Socrate.

6 cf. DK B 4.

7 Diogène Laërce, VIII, 33.

8 Voir Aristote, Métaphysique, A, 5, 986 a 27 sq.

9 Chalcidius, in DK 24 A 10.

10 Platon le suivra, sans le nommer: voir Phédon 96 b et Timée.