A l'origine de la philosophie : les présocratiques
 

Anaxagore de Clazomène

«Aussi, quand un homme vint dire qu'il y a dans la nature, comme chez les animaux, une Intelligence, cause de l'ordre et de l'arrangement universel, il apparut comme seul en son bon sens en face des divagations de ses prédécesseurs. Nous savons, à n'en point douter, qu'Anaxagore adopta ce point de vue, mais on dit qu'il eut pour devancier Hermotime de Clazomène». C’est ainsi qu’Aristote exprimait son admiration pour Anaxagore, comme en écho du reste aux propos également enthousiastes de Socrate dans le Phédon de Platon. Ce qui ne les empêchera pas tous deux d’énoncer par la suite des critiques du manque de précisions, chez Anaxagore, quant à l’exercice de cette causalité universelle de l’Intelligence (Noûs) en question 1.

Vie

Clazomène est près de Smyrne, en Ionie. Anaxagore y est né en 500 av. J.-C. et est mort en 428. Plus âgé qu'Empédocle - témoin le tê hêlikia proteros cité à propos d'Empédocle - il aurait publié toutefois plus tard que lui 2. L'année de sa mort, est aussi l'année de naissance de Platon, comme le fait remarquer Hippolyte 3. Il est mort à Lampsaque, où il aurait fondé une école, continuée par Archélaos, le maître de Socrate.

Il passera trente années à Athènes, à l'apogée de son essor politique et intellectuel. Il est ami intime de Périclès, qui lui doit beaucoup, selon Platon et Plutarque 4. Et cependant, il se tient loin des affaires publiques. Fils de famille riche, il abandonne son héritage et l'influence politique qu'il aurait pu en tirer, afin de se consacrer entièrement à la science et la philosophie 5.

Il est accusé d'impiété en raison de son enseignement touchant les astres 6. Le témoignage de Socrate est ici très éclairant : « (...) Il affirme que le soleil est une pierre et que la lune est une terre. - Mais, c'est Anaxagore que tu crois accuser, mon cher Mélétos! En vérité, estimes-tu si peu ces juges, les crois-tu assez illettrés pour ignorer que ce sont les livres d'Anaxagore de Clazomène qui sont pleins de ces théories? Et ce serait auprès de moi que les jeunes gens viendraient s'en instruire, lorsqu'ils peuvent, à l'occasion, acheter ces livres dans l'orchestre, pour une drachme tout au plus, et ensuite se moquer de Socrate, s'il donnait pour siennes ces idées; d'autant plus qu'elles ne sont pas ordinaires» 7.

Il s'exile alors à Lampsaque où il mourra et où «on l'honore jusqu'à ce jour», selon Alcidamas, un écrivain du 4e siècle avant J.-C 8. Il aurait été le maître aussi d'Euripide, qui fait de nombreuses allusions à des points de sa doctrine dans son oeuvre.

Œuvre

Il est l’auteur d'une Physique dont presque tous les fragments subsistants proviennent de Simplicius. Ceux-ci étant tirés presque tous du premier livre, nous connaissons les principes généraux de son oeuvre plutôt que ses détails empiriques. Le prix d'une drachme, évoqué par Socrate, on l’a vu, laisse entendre toutefois que l'ouvrage n'était pas très long: un copiste pouvait le transcrire en moins d'une journée 9. Le pluriel biblia, dans le texte de l'Apologie que nous venons de citer, peut avoir désigné simplement les rouleaux de manuscrit.

On dit qu’il avait un tempérament plus purement scientifique, comme l'illustre l'anecdote de Lampon le devin, relatée par Plutarque dans sa Vie de Périclès:

«On apporte à Périclès une tête de bélier unicorne (forte et au centre du front). Lampon interprète cela comme signifiant qu'entre les deux rivaux principaux au pouvoir suprême, Thucydide et Périclès, celui-là gagnera à qui on a apporté la tête. Anaxagore au contraire fait fendre le crâne en deux et donne une brève leçon d'anatomie pour expliquer les causes naturelles de cette anomalie. Les assistants, dit Plutarque, furent remplis d'admiration devant ses connaissances, mais en eurent aussi pour Lampon après la chute de Thucydide et la prise du pouvoir par Périclès 10».

À la question : «Pourquoi naître est-il préférable à ne pas naître? Pourquoi exister?», on lui attribue la réponse : «Afin d'étudier les cieux et tout l'univers » 11. D’autre part, ayant été accusé de négliger les affaires de sa patrie, il aurait répondu qu'au contraire il s'en occupait fort, pointant vers les cieux 12. Et il aurait aussi fait la remarque que certes tous les humains possèdent une intelligence, mais ils ne s'en servent pas toujours, si bien qu’on ne peut par conséquent la supposer vraiment présente chez tous en ce sens 13.

1 Aristote, Métaphysique, trad. Tricot, A 3, 984 b 15 sq. [DK 59 A 58]; cf. Platon, Phédon, 97 b-d [DK 59 A 47]. Sur leurs déceptions subséquentes, voir Phédon, à partir de 98 b; et Aristote Métaphysique, à partir de 985 a 18. Lire aussi Leibniz, autre admirateur, dans son Discours de métaphysique, § XIX et XX.

2 Voir Aristote, Métaphysique, 984 a 11, et notre cours sur Empédocle.

3 Cf. DK 59 A 42.

4 Voir Plutarque, Vie de Périclès, 4; DK 59 A 15; cf. Platon, Phèdre, 269 e sq.; Alcibiade, 118 c.

5 Cf. Platon, Hippias majeur, 281 c et 283 a-b

6 DK A 17: Plutarque, Vie de Périclès, 32 et Diodore 12, 39.

7 Platon, Apologie de Socrate, trad. Maurice Croiset, 26 d-e.

8 D'après Aristote, Rhétorique II, 23, 1398 b 15: DK 59 A 23.

9 Le salaire d’une drachme équivalait en effet à une journée de travail environ: cf. A. H. M. Jones dans KRS, 357.

10 Plutarque, Vie de Périclès, 6  [DK 58 A 16].

11 DK 59 A 30: Aristote, Éthique à Eudème [EE], A, 4, 1215 b 6; aussi 5 et 1216 a 11 sq.

12 DK A 30 et A 1; EN Z 7, 1141 b 3 et K 9, 1179 a 13; D. L. II, 6, 10, 13 etc.

13 Michel Psellos dans DK 59 A 101 a.