A l'origine de la philosophie : les présocratiques
 

Anaximandre de Milet

« Si nous savions mieux l'histoire, nous trouverions aux origines de toutes les innovations une grande intelligence » 1.

Éléments de biographie et contributions principales

Il aurait eu soixante-quatre ans en 547/546 av. J-C., ce qui le fait naître en -611/-610 2. Le chronologiste Apollodore (environ 180-110 av. J.-C.) ne se contente pas d'indiquer son floruit, c’est-à-dire la date de sa pleine maturité philosophique, mais donne même le chiffre de 64 ans. Il avait vingt-cinq ans lors de l'éclipse (585) prédite par Thalès (ce dernier étant alors dans la quarantaine 3).

C'est le compagnon, plus jeune, et le compatriote, de Thalès. La plupart des sources anciennes disent davantage: «auditeur», «disciple», etc., insistant sur une continuité entre les trois grands Milésiens 4. On pense qu'il aurait vécu «jusqu'aux alentours de 540, soit environ soixante-dix ans» 5.

Il est à noter que Platon, qui rapporte l'anecdote qu'on sait sur Thalès, ne mentionne nulle part les deux autres Milésiens. Le premier à le faire est Aristote, qui est donc notre source la plus ancienne à leur sujet 6.

D'après Themistius 7, Anaximandre fut le premier à écrire un traité «sur la nature» (peri phuseôs). Selon Charles Kahn, «il y a toutes les raisons de croire qu’Anaximandre fut l’auteur du premier traité grec en prose dont nous ayons la moindre connaissance» 8.

Il aurait été le premier des Grecs à construire des «gnomons pour déterminer les solstices, les durées, les saisons et les équinoxes» 9. Il s'agit de cadrans à tige verticale, sortes de «cadrans solaires». Hérodote insiste que c'est «des Babyloniens que les Grecs ont appris» 10 ces choses.

Diogène Laërce rapporte en outre qu'Anaximandre aurait construit une maquette du ciel, sous forme de sphère céleste 11; mais ce n'est pas certain. Quoi qu'il en soit, on sait par ailleurs qu'il «a isolé la Terre -- peut-être la « plus grande découverte de l'astronomie » 12 --, l'a suspendue dans le « vide », soutenue par rien, ne reposant sur rien» 13.

D'après nul autre qu'Ératosthène de Cyrène 14, selon Strabon 15, il aurait tracé la première carte géographique, le second à le faire étant Hécatée de Milet. Plus précisément, Anaximandre «le premier eut l'audace d'inscrire la terre habitée sur une tablette» 16. Il existait déjà des cartes babyloniennes, mais à «fonction politique» (cartes de propagande en faveur de Babylone). Celle d'Anaximandre, dit Strabon, est «philosophique» : c’est-à-dire qu’elle fait voir la Terre comme elle est en vérité; le souci de la vérité pour elle-même, en somme, absent du projet babylonien, commande l'entreprise d'Anaximandre. La carte doit viser à «l'exactitude » 17. «’C'est affaire de philosophe, si jamais science le fut, que la science géographique’: tels sont les premiers mots de Strabon dans sa Géographie » 18.

1 Émile Mâle, L'art religieux du XIIe siècle en France, cité par Charles Kahn en exergue de son livre sur Anaximandre.

2 Voir D. L. II, 1-2; DK 12 A 1.

3 cf. Kirk-Raven, p. 76 et Marcel Conche, p. 33.

4 cf. Guthrie, I, p. 43, note 2; et DK 12 A 9; A 17, A6, A 11; 13 A1, A 5, A, 9, A 10, A 14a; voir aussi Kahn, p. 28 sq.

5 Marcel Conche, p. 31.

6 Voir la supposition de Gigon pour expliquer ce «fait remarquable» dans Guthrie, I, p. 72-73.

7 DK 12 A 7.

8 Kahn, p. 240.

9 cf. Conche, 26, note 4; Eusèbe dans DK 12 A 4.

10 II, 109.

11 II, 2.

12 C. Flammarion, Astronomie populaire, 1955, p. 10.

13 Conche, p. 38.

14 3e-2e siècles av. J.-C.; directeur de la Bibliothèque d'Alexandrie, avant ou après Apollonios de Rhodes.

15 Géographie I, 1, 11; DK 12 A 6, 30-34.

16 Agathémère, Géographie, I, 1; DK 12 A 6, 27-30.

17 Conche, p. 43.

18 Ibid., p. 45.