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« La vieillesse comme maladie. L’hypothèse dégénérative d’Aristote, ses conséquences psychologiques, éthiques et politiques », par Laetitia Monteils-Lang

Jeudi 7 février, 14 h 00, (Pavillon Félix-Antoine-Savard, salle 413)

Résumé

Dans la Génération des Animaux, Aristote élabore un système d’analogies qui met en perspective l’enfant, le malade et le vieux, au prétexte de leur incapacité commune à produire du sperme : « D’autre part le sperme ne se rencontre ni dans l’enfance, ni dans la vieillesse, ni au cours des maladies : dans ce dernier cas, par suite de la faiblesse ; dans la vieillesse, parce que l’organisme ne réalise pas une coction suffisante ; chez les jeunes, à cause de la croissance. Car tout est dépensé d’avance » (GA I, 18, 725b19-23). À cette énumération, il convient d’ajouter la femme, frappée de la même incapacité (GA, I, 20, 728a17-20). La femme, le vieillard et le malade ont en commun une nature froide interprétée comme un défaut par rapport à une norme qui est celle du mâle adulte en bonne santé.

En ce qui concerne les femmes, le discours biologique vient donner une assise nécessaire à des rapports de domination (des hommes sur les femmes) historiquement produits en les naturalisant. Leur incomplétude physiologique (qui se traduit par un manque de chaleur) produit des défaillances psychologiques qui justifient leur place d’éternelle subordonnée. On serait tenté de considérer que l’hypothèse dégénérative qui sert à décrire le processus de sénescence (GA V, 3, 783b-784b) est dotée d’une fonction analogue, à savoir promouvoir d’un point de vue biologique la marginalisation des plus âgés. D’autant que le vieillissement du corps affecte la dianoia (Pol. II, 9, 1270b40-1271a1), et que les aptitudes morales des plus âgés sont parfois discréditées (Rhét. II, 13). Néanmoins, il n’est pas évident qu’Aristote prône la mise en retrait des plus âgés, avec une systématicité comparable à celle avec laquelle il exclut les femmes des affaires de la cité.

Jusqu’où le jeu des analogies mis en place dans la GA opère. Le rapprochement de la vieillesse avec la maladie suffit-il à en faire un phénomène contre-nature ? Le vieillissement produit-il des effets comparables à ceux qui caractérisent consubstantiellement la femme, en termes d’impact psychologique, intellectuel et moral ? Quelles en sont éventuellement les conséquences politiques ?

Le vieillissement est un processus phusei, le principe en est naturel et intrinsèque et s’explique par la nature mixte des êtres vivants (1). Les analogies entre vieillesse, maladie et féminité nous invitent cependant à concevoir le vieillard comme une déviation par rapport à une norme incarnée par le mâle adulte en bonne santé (2). Si le vieillissement du corps n’est pas sans impact sur nos facultés psychiques, la détérioration morale ou le déclin intellectuel n’en sont peut-être toutefois pas les corollaires systématiques (3).

À propos de Laetitia Monteils-Lang

Professeure adjointe en philosophie ancienne à l’Université de Montréal depuis 2014, elle a publié la même année un ouvrage intitulé Agir sans vouloir. Le problème de l’intellectualisme moral dans la philosophie ancienne (Paris, Classiques-Garnier). Elle s’intéresse par ailleurs aux éthiques naturalistes antiques et, dans ce cadre, elle interroge la façon dont la philosophie ancienne s’est emparée des figures de l’enfant et du vieillard. Ces recherches ont donné à la publication de plusieurs articles : « La valeur de l’enfance chez Aristote », Archives de Philosophie, 80, 2017/4 p. 659-676 ; « Platon et la vieillesse : idéalisation du grand âge ou valorisation de l’ancien ? », Revue de Philosophie Ancienne [à paraître courant 2019] ; « Valorisation et dévalorisation de la vieillesse chez Platon », Actes du colloque « Dialectiques de la vieillesse dans l’Antiquité », St-Étienne-Lyon, 16-18 mai 2018, Saint-Étienne, Presses Universitaires de Saint-Étienne, [à paraître courant 2019], et à la codirection du numéro LV des Cahiers des études anciennes « La vieillesse dans l’Antiquité : entre déchéance et sagesse », 2018.

Tous les étudiants et tous les professeurs sont très cordialement invités à assister à cet atelier.

Affiche disponible