Exercices de logique faits avec des textes spécialisés en histoire

L'équivocité

(voir la remarque)


Problème 1

Dans le texte qui suit, l'auteur traite de l'équivocité qui entoure l'usage du mot "civilisation".

Faites l'analyse de ce texte en mettant en lumière les différentes significations que l'auteur signale et en montrant le rapport que chacune de ces significations entretient avec le mot "culture".

Comparez ensuite vos résultats avec le solutionnaire proposé par un professeur d'histoire qui fait lire ce texte à ses étudiants.

Demandez-vous aussi si derrière toute cette diversité de significations se cache de l'analogie ou s'il s'agit simplement d'équivocité pure.

"L'entrée officielle du mot [civilisation], dans un texte imprimé, se marque sans doute avec la publication du Traité de la population (1756) de Mirabeau, le père du tribun révolutionnaire [...].

Dans son sens nouveau, civilisation s'oppose en gros à barbarie. Il y a d'un côté les peuples civilisés, de l'autre les peuples sauvages, primitifs ou barbares. [...] Nul doute que dans ce mot nouveau de civilisation, la société française à la fin du règne de Louis XV ne voit avec satisfaction son propre portrait [...]

Dans ce voyage autour de l'Europe, le mot nouveau, civilisation, est accompagné par un vieux mot, culture [...] qui se rajeunit alors pour prendre le même sens à peu près que civilisation. Longtemps culture ne sera que le doublet de civilisation. [...] Mais un jour, la nécessité se fait sentir de distinguer entre eux.

La notion de civilisation, en effet, est au moins double. Elle désigne, à la fois, des valeurs morales et des valeurs matérielles. Karl Marx distinguera ainsi les infrastructures (matérielles) et les superstructures (spirituelles), celles-ci dépendant étroitement de celles-là. Charles Seignobos disait dans une boutade: "La civilisation, ce sont des routes, des ports et des quais", façon de dire: ce n'est pas seulement l'esprit. "C'est tout l'acquis humain", affirmait Marcel Mauss, et l'historien Eugène Cavaignac: "C'est un minimum de science, d'art, d'ordre et de vertus..."

La civilisation, c'est donc au moins deux étages. D'où la tentation qu'ont eue beaucoup d'auteurs de distinguer les deux mots, culture et civilisation, de façon que l'un se charge de la dignité du spirituel, l'autre de la trivialité du matériel. [...]

En France, le mot de culture ne garde sa force que lorsqu'il s'agit de désigner "toute forme personnelle de la vie de l'esprit" (Henri Marrou): nous parlerons de la culture, non de la civilisation de Paul Valéry; civilisation désignant plus volontiers des valeurs collectives.

Voilà déjà bien des complications, ajoutons-en une dernière, la plus importante. Les anthropologues anglo-saxons, à partir d'E.B. Tylor (Primitive Culture, 1874), ont cherché, pour l'appliquer aux sociétés primitives qu'ils étudiaient, un mot différent de celui de civilisation que l'anglais emploie ordinairement à propos des sociétés modernes. Ils diront, et presque tous les anthropologues finiront par dire après eux, les cultures primitives, par opposition aux civilisations des sociétés évoluées. C'est d'ailleurs à ce double usage que nous aurons fréquemment recours dans le présent ouvrage, chaque fois que nous opposerons civilisation et culture.

Heureusement que pour l'adjectif culturel, inventé en Allemagne vers 1850 et dont l'usage est si commode, aucune de ces complications ne se présente. Il désigne, en effet, l'ensemble du contenu que recouvrent à la fois civilisation et culture. Dans ces conditions, on dira d'une civilisation (ou d'une culture) qu'elle est un ensemble de biens culturels, que son logement géographique est une aire culturelle, son histoire une histoire culturelle, que les emprunts de civilisation à civilisation sont des emprunts ou des transferts culturels, ceux-ci aussi bien matériels que spirituels. Cet adjectif trop commode provoque bien des irritations; on l'accuse d'être barbare, mal formé. Mais tant qu'on ne lui aura pas trouvé de rival, son avenir restera assuré. Il est seul à assurer son service.

Dès lors, il "tend à prendre un sens nouveau, tout différent: l'ensemble des caractères que présente la vie collective d'un groupe ou d'une époque". On dira la civilisation d'Athènes, au Ve siècle, ou la civilisation française durant le siècle de Louis XIV. Poser en clair ce problème de la et des civilisations, c'est rencontrer une nouvelle complication, non la moindre.

En vérité, c'est le pluriel qui prévaut dans la mentalité d'un homme du XXe siècle et qui, plus que singulier, est directement accessible à nos expériences personnelles. Les musées nous dépaysent dans le temps, nous replongent plus ou moins complètement dans des civilisations révolues. Les dépaysements sont plus nets encore dans l'espace. [...] Il y a indéniablement des civilisations.

Si l'on nous demande alors de définir la civilisation, nous serons assurément plus hésitants. En fait, l'emploi du pluriel correspond à la disparition d'un certain concept, à l'effacement progressif de l'idée, propre au XVIIIe siècle, d'une civilisation confondue avec le progrès en soi et qui serait réservée à quelques peuples privilégiés, voire à certains groupes humains, à "l'élite". Le XXe siècle s'est heureusement débarrassé d'un certain nombre de jugements de valeur et ne saurait en vérité définir -- au nom de quels critères? -- la meilleure des civilisations.

Dans ces conditions, la civilisation au singulier a perdu de son lustre. Elle n'est plus la haute, la très haute valeur morale et intellectuelle qu'apercevait le XVIIIe siècle. Par exemple, on dira plus volontiers aujourd'hui, dans le sens de la langue, que tel acte abominable est un crime contre l'humanité, plutôt que contre la civilisation, bien que le sens soit le même. Mais la langue moderne éprouve une certaine réticence à employer le mot civilisation dans sa vieille acception d'excellence, de supériorité humaine.

Au singulier, civilisation ne serait-ce pas aujourd'hui, avant tout, le bien commun que se partagent, inégalement d'ailleurs, toutes les civilisations, "ce que l'homme n'oublie plus"? Le feu, l'écriture, le calcul, la domestication des plantes et des animaux ne se rattachent plus à aucune origine particulière; ils sont devenus les biens collectifs de la civilisation.

Or ce phénomène de diffusion de biens culturels communs à l'humanité entière prend dans le monde actuel une ampleur singulière. Une technique industrielle que l'Occident a créée s'exporte à travers le monde entier qui l'accueille avec frénésie. Va-t-elle, en imposant partout un même visage: buildings de béton, de verre et d'acier, aérodromes, voies ferrées avec leurs gares et leurs haut-parleurs, villes énormes qui, peu à peu, s'emparent de la majeure partie des hommes, va-t-elle unifier le monde? [...]

Cependant la "civilisation industrielle" exportée par l'Occident n'est qu'un des traits de la civilisation occidentale. En l'accueillant, le monde n'accepte pas, du même coup, l'ensemble de cette civilisation, au contraire. Le passé des civilisations n'est d'ailleurs que l'histoire d'emprunts continuels qu'elles se sont faits les unes aux autres, au cours des siècles, sans perdre pour autant leurs particularismes, ni leurs originalités. Admettons pourtant que ce soit la première fois qu'un aspect décisif d'une civilisation particulière paraisse un emprunt désirable à toutes les civilisations du monde et que la vitesse des communications modernes en favorise la diffusion rapide et efficace. C'est dire seulement, croyons-nous, que ce que nous appelons civilisation industrielle s'apprête à rejoindre cette civilisation collective de l'univers dont il était question, il y a un instant. Chaque civilisation en a été, en est, ou en sera bouleversée dans ses structures.

Bref, en supposant que toutes les civilisations du monde parviennent, dans un délai plus ou moins court, à uniformiser leurs techniques usuelles et, par ces techniques, certaines de leurs façons de vivre, il n'en reste pas moins que pour longtemps encore, nous nous retrouverons, en fin de compte, devant des civilisations très différenciées. Pour longtemps encore, le mot de civilisation gardera un singulier et un pluriel. Sur ce point, l'historien n'hésitera pas à être catégorique."

(Extrait de Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion, 1987, pp.33-39, tel que reproduit dans André Ségal, Penser le passé au présent, Québec, Université Laval, 1993, ¥A25, pp.1-3)

Solutionnaire #1

Problème 2

Dans Penser le passé au présent, ouvrage d'initiation à la science de l'histoire, André Ségal s'attarde au problème de l'équivocité qui entoure l'usage du mot "histoire", question fondamentale et que doit parfaitement maîtriser le futur historien. Voici un exercice résultant du collage (et parfois de la transformation mineure) d'extraits de l'ouvrage.

Lisez chaque extrait et répondez à la question ou aux questions qui le suivent.


On a appris à lier et à distinguer le mot et le concept. Nous appliquerons cet apprentissage au mot "histoire" et aux concepts d'histoire. Le mot a de nombreux sens, il faudra les distinguer. Mais l'histoire n'est pas non plus un concept simple et unique.

La distinction fondamentale est celle du sujet et de l'objet.

L'histoire est l'acte de connaissance d'un sujet. Elle est la démarche (discipline, méthode, science, enquête...) d'une personne ou d'un groupe (historien, groupe de recherche, association, étudiant, amateur...). Histoire comme acte de connaissance a un sens actif et subjectif.

L'histoire est aussi l'objet de la connaissance (les sociétés du passé, la cité antique, l'économie médiévale, la monarchie d'Ancien Régime, la Nouvelle-France, la révolution tranquille, ...). Histoire comme objet de connaissance a un sens passif et objectif.

2.1 Quels sont les deux sens qu'on peut donner à la phrase: "Nous étudions l'histoire"?

Solutionnaire #2.1


Renforçons encore cette distinction par la simple observation d'un livre d'histoire. Quelles informations trouvons-nous toujours sur la couverture?

Nous lisons par exemple, en rouge : Michel Mollat, en noir : Les pauvres au moyen-âge.

2.2 Dans quelles couleurs sont respectivement le sujet et l'objet ?

Solutionnaire #2.2


Il y a une autre donnée importante : 1978. En histoire l'objet et le sujet appartiennent à deux temps différents. Le sujet appartient au temps postérieur, le présent de l'historien (1978). L'objet appartient au temps antérieur, le passé de l'historien (moyen âge).

Chaque fois que vous rencontrez le mot "histoire", vous êtes maintenant prêt à distinguer s'il désigne le concept actif, subjectif (l'acte de connaissance) ou s'il désigne le concept passif, objectif (l'objet de la connaissance). Voici huit phrases, dans lesquelles le mot "histoire" apparaît onze fois. Identifiez celui des deux concepts dont il est question dans chaque cas.

2.3 L'HISTOIRE est-elle une science ou un art?
2.4 Certains disent que l'HISTOIRE est un éternel recommencement.
2.5 L'HISTOIRE culturelle du Canada français est une épopée.
2.6 L'HISTOIRE culturelle des Amérindiens se fonde sur l'archéologie.
2.7 L'HISTOIRE des paysans du Languedoc fut une enquête passionnante. Ces paysans ont une très longue HISTOIRE. Et cette enquête a aussi son HISTOIRE.
2.8 Les Grecs racontaient de belles HISTOIRES. L'HISTOIRE de la mythologie en témoigne.
2.9 Selon Napoléon, en Égypte, du haut des pyramides, cinq mille ans d'HISTOIRE regardaient l'armée française.
2.10 L'HISTOIRE est un produit dangereux à manier avec prudence.

Solutionnaire #2.3-2.10


Nous avons identifié deux concepts sous le mot histoire. Il en reste d'autres à identifier. Lisez le texte suivant de Marrou.

"Bien des définitions diverses de l'histoire ont déjà été proposées et on pourrait en proposer bien d'autres : la connaissance du passé humain, la connaissance des événements, des faits - actions, sentiments, idées -, vécus par les hommes pendant la succession des temps révolus et qui sont jugés dignes de mémoire; ou encore : la méthode et la discipline permettant d'élaborer et de transmettre cette mémoire des âges, et par suite, mais ce n'est qu'un sens second, récits, exposés, oeuvres littéraires consacrés à cette connaissance, qui peut, suivant les cas, embrasser l'ensemble de l'humanité, ou un intervalle déterminé du temps vécu par un groupe social, un mode particulier de l'activité humaine (une science, un art, une technique...)."

(Extrait de Henri Irénée Marrou, "Qu'est-ce que l'histoire?", dans L'Histoire et ses méthodes, Paris, Gallimard, 1961, pp.1-33, tel que reproduit dans André Ségal, Penser le passé au présent, Québec, Université Laval, 1993, ¥A01, p.1)

2.11 Inscrivez le membre de phrase qui renvoie à un troisième concept d'histoire. Nous nous en servirons dans un instant.

Solutionnaire #2.11


Le document suivant, inspiré de Charles-Olivier Carbonell, nous aidera à progresser.

1. "L'équivoque n'est pas propre à la langue française. Toutes les langues de culture la connaissent. Dans l'introduction à ses Leçons sur la philosophie de l'histoire, Hegel constatait: "Le mot Geschichte [mot allemand qui correspond en gros au mot français "histoire"] réunit dans notre langue l'aspect objectif et l'aspect subjectif: il signifie aussi bien le récit des événements que les événements eux-mêmes; il ne s'applique pas moins à ce qui est arrivé (Geschehen) qu'au récit de ce qui est arrivé (Geschichtserzählung)". Il en est de même en anglais, en espagnol, en italien. [...] Historia, en grec, signifie enquête, connaissance, récit et ne désigne jamais l'objet même de la recherche. Son dérivé latin historia conserve exactement ce sens."

2. "L'équivoque subsiste même lorsque le mot histoire ne désigne plus que l'histoire-connaissance ; pire, de nouvelles équivoques surgissent suivant que l'on considère l'objet de la connaissance, le résultat de la connaissance et l'acte même de la connaissance. Histoire signifie alors, soit le passé connu, soit l'uvre historique, soit la science historique."

3. "On comprend dès lors, plus clairement, le but des réflexions qui vont suivre et, également, l'heureux effet du choix terminologique qui vient d'être fait, lorsque nous dirons que nous nous proposons, à présent, de rechercher les règles pour une étude scientifique de l'histoire de l'historiographie. Si lourde qu'elle paraisse, cette expression semble éminemment préférable à celle de "histoire de l'histoire de l'histoire"."

(Extraits de Charles-Olivier Carbonell, Histoire et historiens, une mutation idéologique des historiens français, 1865-1885, Toulouse, Privat, 1976, 605 p., tel que reproduit dans André Ségal, Penser le passé au présent, Québec, Université Laval, 1993, ¥D12)

2.12 À ce stade-ci, vous voyez se dégager entre l'histoire - acte de connaissance - et l'histoire - réalité connue - un troisième concept. Nommez-le. Marrou évoque-t-il le même concept?

Solutionnaire #2.12


Passons maintenant à un tableau fait par Carbonell. Il y indique cinq sens du mot "histoire", cinq concepts, et il propose pour chacun une expression de substitution.

Histoire et historiens

Les sens du mot "Histoire"

Expressions de substitution proposées pour mettre fin aux confusions et aux ambiguïtés

NIVEAUX CONSCIENCE CONNAISSANCE RÉALITÉ
sens du mot "histoire" Conscience historique Science historique oeuvre historique Passé connu de l'humanité Totalité du passé de l'humanité
c'est-à-dire ouverture à la dimension temporelle vers le passé ce par quoi on recherche à connître le passé: méthode et métier d'historiens ce qui expose et contient le résultat de la recherche bilan de la connaissance
Expressions de substitution "Historicité" "Science historique" "Historiographie" "Histoire" "Évolution de l'humanité"

Charles-Olivier Carbonell, Histoire et historiens: une mutation idéologique des historiens français, 1865-1885, Toulouse, Privat, 1976, p.42

2.13 Reconnaissez-vous les trois concepts qui nous sont maintenant familiers? Sous quelle rubrique commune apparaissent-ils? Quelle expression l'auteur réserve-t-il à l'histoire comme objet de connaissance? Quelle expression l'auteur recommande-t-il pour l'histoire comme action de connaissance d'un sujet?

Solutionnaire #2.13


En plus de désigner l'ensemble de la production historienne, l'ensemble des résultats du travail historien, le mot "historiographie" a d'autres usages qu'on ne retrouve pas toujours dans les dictionnaires. En effet, outre le sens conceptuel principal de production historienne, résultats de la recherche, le mot possède d'autres usages:

· les oeuvres des historiographes, c'est-à-dire des écrivains chargés officiellement d'écrire l'histoire de leur temps, par les princes d'Ancien régime;

· l'histoire de l'histoire, dans le sens général, ou, dans un sens particulier, l'histoire d'un genre de pratique historienne ou d'une période de la pratique historienne;

· l'ensemble des travaux produits sur une question, cet usage est dérivé de l'anglais; le français préfère "l'état d'une question".

2.14 À quel sens renvoie chacun des usages suivants du mot "historiographie"?
2.14.1 "Ces études sont commanditées par l'État, une véritable historiographie!"
2.14.2 "Avant d'entreprendre une recherche, il faut en établir l'historiographie."
2.14.3 "L'historiographie a augmenté et s'est diversifiée beaucoup depuis trente ans."
2.14.4 "L'article de Marrou que nous avons étudié est une historiographie."

Solutionnaire #2.14


En guise d'exercice récapitulatif:

2.15 En vous inspirant de Carbonell ou d'autres parties de tout ce qui précède, donnez une définition du concept "histoire", tel qu'il apparaît dans les phrases suivantes.
2.15.1 "En 1992, des millions d'amateurs lisent l'histoire des voyages de Christophe Colomb".
2.15.2 "L'histoire de la découverte des Amériques par les Européens est glorieuse et cruelle".
2.15.3 "L'histoire des Amérindiens aux temps de Colomb n'est pas facile, étant donné la disparition de documents historiques importants du côté amérindien."
2.15.4 "L'histoire humaine n'a pas de sens."
2.15.5 "Les Nord-Américains n'ont aucun sens de l'histoire."

Solutionnaire #2.15

Problème 3

Depuis un certain nombre d'années, plusieurs disciplines qui ne sont pas des sciences expérimentales ressentent le besoin d'être et de se dire des disciplines "scientifiques". L'histoire n'échappant pas à ce mouvement, on a souvent parlé au cours de ce siècle d'une histoire "scientifique". Dans le texte qui suit, l'auteur est amené à traiter de l'équivocité qui entoure l'usage de l'expression "histoire scientifique", équivocité que l'historien doit d'ailleurs absolument maîtriser s'il ne veut pas qu'une communauté d'appellations le pousse à confondre des choses pourtant assez différentes.

Relevez tous les sens que l'auteur distingue et expliquez-les brièvement.

Ces différentes histoires scientifiques sont-elles liées (analogues) ou est-ce que seul le hasard explique cette équivocité?

Avant d'observer les tendances récentes, il faut tenter d'expliquer comment les historiens ont abandonné, il y a cinquante ans environ, la tradition de ce récit qui passait depuis vingt siècles pour la manière idéale. Tout d'abord, et bien qu'on ait affirmé le contraire avec véhémence, il était généralement admis, non sans raison, que répondre aux questions quoi et comment selon la simple chronologie, même orientée par un argument central, ce n'était guère avancer vers la réponse aux pourquoi. En ce temps-là, au surplus, les historiens subissaient les lourdes influences de l'idéologie marxiste et de la méthodologie des sciences sociales. Aussi s'intéressaient-ils aux sociétés, non pas aux individus, et croyaient-ils à la possibilité d'une "histoire scientifique", susceptible de fournir en temps voulu des lois généralisées qui livreraient l'explication des changements historiques.

Ici, nous devons faire un nouvel arrêt pour définir ce que l'on entend par "histoire scientifique". La première "histoire scientifique", formulée par Ranke au XIXe siècle, se fondait sur l'étude de sources nouvelles. On supposait alors que la critique textuelle serrée de documents indivulgués, ensevelis dans les archives des États, établirait une fois pour toutes les faits de l'histoire politique. Au cours des trente dernières années, trois espèces fort différentes d'"histoire scientifique" ont connu la vogue dans notre profession; elles n'étaient pas assises sur des données nouvelles, mais sur des modèles nouveaux ou des méthodes nouvelles : le modèle économique marxiste, le modèle écologico-démographique français, et les méthodes "cliométriques" américaines. Selon le vieux modèle marxiste, l'histoire se meut dans un "processus" dialectique de thèses et d'antithèses, par l'effet d'un conflit des classes, lesquelles sont le produit de changements intervenus dans la domination des moyens de production. Dans les années 1930, cette idée a donné naissance à un déterminisme socio-économique plutôt simpliste, dont bien des jeunes intellectuels ont subi l'influence. Les marxistes ont donc soutenu vigoureusement la notion d'une "histoire scientifique" jusqu'à la fin des années 1950. Il faut noter cependant que les "néo-marxistes" de la présente génération ont apparemment renoncé à la plupart des dogmes fondamentaux de leurs aînés, les marxistes traditionnels des années 1930.

Le deuxième sens d'"histoire scientifique" est celui qu'on emploie depuis 1945 dans l'école française des Annales, dont on peut dire qu'Emmanuel Le Roy Ladurie est le porte-parole, même s'il s'agit d'un porte-parole assez extrémiste. Selon lui, les variables décisives en histoire sont les changements d'équilibre entre fourniture d'aliments et population, équilibre qu'on déterminera nécessairement par des études quantitatives, sur de longues périodes, de la productivité agricole, de l'évolution démographique et des prix alimentaires. Ce genre d'"histoire scientifique" est né d'une combinaison de l'intérêt que les Français ont toujours porté à la géographie historique et à la démographie historique, et des méthodes de quantification. Le Roy Ladurie nous a dit sans ménagements qu'"à la limite [...] il n'est d'histoire scientifique que du quantifiable".

Dans sa troisième acception, l'expression "histoire scientifique" est essentiellement américaine. Les "cliométriciens" font savoir haut et clair que seule leur "méthodologie quantitative" toute particulière a droit de se dire scientifique. À les entendre, la communauté des historiens peut se diviser en deux camps. Il y a les "traditionalistes", qui sont aussi bien les historiens narrateurs à l'ancienne, occupés de la politique des États et des constitutions dans l'histoire, que les "nouveaux" historiens, les économistes et démographes des Annales ou de Past and Present. Tout à fait distincte est l'école des "historiens scientifiques", des cliométriciens, qui se caractérisent par une "méthodologie" plutôt que par tel thème privilégié ou telle interprétation de l'évolution historique. Ces historiens-là construisent des modèles, des paradigmes. Parfois ce sont des modèles en l'air de mondes qui n'ont jamais existé dans la vie réelle. On vérifie la validité des modèles en appliquant les formules mathématiques et algébriques les plus raffinées à de très grandes quantités de données soumises à un traitement électronique. La seule chose qui rassure le profane ébaubi, c'est que, dans cette caste sacerdotale, chacun est en désaccord sauvage et public sur la validité des trouvailles du voisin.

Ces trois groupes principaux d'"historiens scientifiques", qui ont connu leurs bons moments, respectivement, des années 1930 aux années 1950, des années 1950 au milieu des années 1970, et des années 1960 au début des années 1970, ont eu en commun cette certitude suprême, qu'il y avait réponse aux grandes questions de l'histoire et qu'avec du temps ils viendraient à bout de les résoudre. On finirait, présumaient-ils, par apporter des solutions, et solides comme fer, à des problèmes qui ont tenu jusqu'ici les esprits en échec : les causes des "grandes révolutions", par exemple, ou le passage du féodalisme au capitalisme, ou le passage des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes."

(Extrait de Lawrence Stone, "Retour au récit ou réflexions sur une nouvelle vieille histoire", Débat 1980, 4, 116-143, tel que reproduit dans André Ségal, Penser le passé au présent, Québec, Université Laval, 1993, ¥A07, pp.2-3)

Solutionnaire #3


Solutionnaire

Solutionnaire - problème 1

On le voit, beaucoup de choses sont nommées "civilisation", sans que le sens de ce mot demeure toujours le même.

Il est assez clair, au moins pour les significations relevées par l'auteur, que des ressemblances assez profondes entre ces choses, et non le hasard ou une raison totalement extrinsèque, nous amènent à employer un même mot, "civilisation", pour les nommer.

Comme il s'agit de réalités abstraites et difficiles à définir et que le texte n'est pas toujours parfaitement clair, il est possible que votre liste des différentes significations de ce mot ne soit pas tout à fait identique à celle d'une autre personne, sans pourtant qu'une des deux analyses soit nécessairement meilleure que l'autre. Néanmoins, vos résultats devraient pouvoir se ramener, au moins en gros, à la schématisation analytique qu'en fait André Ségal (Penser le passé au présent, Québec, Université Laval, 1993, ¥D26, p.1) :

Civilisation : les sens du mot.

Fernand Braudel analyse différents sens qui ont été donnés à "civilisation" et, indirectement, à "culture" (Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud, Flammarion, 1987, pp. 33-39 (édité d'abord en 1963) (¥A 25). Ci-dessous, on trouvera une schématisation de cette analyse : les divers concepts que recouvre le mot.

1º "La Civilisation" opposée à la barbarie.

L'état social supérieur auquel ont accédé les pays occidentaux.

Ce sens, le plus ancien, est lié à l'idéologie du progrès.

On emploie alors "culture" dans le même sens.

2º "Les civilisations"

a) Définition ethnologique large :

L'ensemble des biens moraux et matériels d'une société.

Cette définition est devenue la plus courante.

"Culture" désigne alors les valeurs individuelles de l'esprit .

b) Définition d'inspiration marxiste :

L'ensemble des biens matériels d'une société.

Ceci correspond à l'"infrastructure" économique.

"Culture" désigne la "superstructure" (biens moraux).

c) Définition ethnologique étroite :

Les biens matériels et moraux des sociétés "évoluées".

Ceci, qui rappelle le sens 1º, est fréquent en anglais.

"Culture" désigne alors les biens des sociétés "primitives"

3º La civilisation.

L'ensemble des biens communs à toutes les sociétés.

En fait, ceci désigne les acquis de la civilisation industrielle, désormais étendus - quoiqu'inégalement - à la planète entière.

Ce singulier n'exclut pas des civilisations ou des cultures.

L'adjectif "culturel" désigne sans distinction ce qui se rapporte à "civilisation" et ce qui se rapporte à "culture"."


Solutionnaire - problème 2

2.1 Cela peut vouloir dire, entre autres, que nous étudions la science historique elle-même (ses buts, sa méthode, ses limites, etc.) ou que nous étudions quelque pan du passé.
2.2 Le sujet est Michel Mollat (en rouge), et l'objet, les pauvres au Moyen Âge (en noir).
2.3 Sens actif.
2.4 Sens passif (à moins de vouloir dire que la science tourne en rond et n'évolue pas).
2.5 Sens passif.
2.6 Sens actif.
2.7 Sens actif; sens passif; sens passif.
2.8 Sens actif; sens passif (le passé réel de la mythologie grecque le prouve) ou actif (la science actuelle de la mythologie grecque le prouve)?
2.9 Sens passif.
2.10 Sens actif: ce sont les idées et les connaissances que nous avons sur le passé qui peuvent représenter un danger, par exemple si elles sont utilisées à de mauvaises fins.
2.11 "récits, exposés, oeuvres littéraires consacrés à cette connaissance, qui peut, suivant les cas, embrasser l'ensemble de l'humanité, ou un intervalle déterminé du temps vécu par un groupe social, un mode particulier de l'activité humaine (une science, un art, une technique...)."
2.12 Il s'agit, dans les termes de Carbonell, du résultat de la connaissance, de l'oeuvre historique. Ce sens rejoint effectivement le sens donné par Marrou.
2.13 Les trois sens du mot "histoire" expliqués jusqu'ici se retrouvent, dans le tableau de Carbonell, sous la rubrique "connaissance". L'auteur du tableau suggère de réserver l'usage du mot "histoire" à l'objet de connaissance, et d'appeler "science historique" l'histoire au sens d'acte de connaissance et "historiographie" l'histoire au sens d'oeuvre produite par la science historique.
2.14.1 Premier sens énuméré.
2.14.2 Troisième sens énuméré.
2.14.3 Deuxième sens énuméré (sens particulier).
2.14.4 Deuxième sens énuméré.
2.15.1 Il s'agit de l'histoire comme historiographie: produits concernant la connaissance du passé humain ou résultant de la recherche de celui-ci.
2.15.2 Il s'agit de l'histoire au sens d'objet d'étude: le passé tel que connu. Ce n'est pas l'étude, ni le livre qui sont glorieux et cruels, mais ce passé.
2.15.3 Il s'agit de l'histoire comme étude: étude méthodique du passé humain. C'est bien l'acte d'un sujet dont on dit qu'il s'appuie ou non sur tel ou tel document.
2.15.4 On parle ici de la totalité du passé de l'humanité.
2.15.5 Il s'agit ici de l'ouverture sur le passé, la conscience historique.


Solutionnaire - problème 3

Selon l'auteur, l'expression "histoire scientifique" peut vouloir dire plusieurs choses différentes, bien qu'analogues. L'auteur les distingue selon l'ordre chronologique de l'apparition de ces significations. Le premier sens est plus ancien, alors que les trois autres seraient bien vivants dans l'histoire telle qu'elle s'est pratiquée dans la deuxième moitié de notre siècle.

1° Histoire scientifique: histoire fondée sur une critique serrée de sources nouvelles.

2° Histoire scientifique: histoire marxiste, c'est-à-dire une histoire qui repose sur l'analyse d'un certain déterminisme socio-économique (essentiellement les conflits de classe entourant les moyens de production).

3° Histoire scientifique: histoire telle qu'on la conçoit chez les annalistes, c'est-à-dire une histoire qui repose sur une analyse quantitative des changements d'équilibre entre fourniture d'aliments et population.

4° Histoire scientifique: histoire cliométrique, c'est-à-dire une histoire qui repose sur le traitement mathématique de données numériques.

Tous ces emplois du mot "scientifique" relèvent bien sûr d'analogies avec la science naturelle expérimentale et sont donc, de cette façon, liés entre eux. La première histoire scientifique serait scientifique parce que, comme la science expérimentale, elle reposerait sur des données aussi complètes que possible, alors que les trois autres seraient scientifiques en vertu de quelque imitation (réelle ou supposée) de la méthode de la science. Ces quatre histoires partagent aussi avec la science expérimentale l'espoir d'expliquer des phénomènes par des causes.


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