Réseau.raison

Colloque 2005

 

Anne Staquet

Internet et la formation
des réseaux libertins

 

Contrairement à ce à quoi on pourrait légitimement s’attendre, il ne s’agira pas ici de traiter des groupes unis par la recherche d’une certaine forme de sexualité qui se forment sur Internet, mais bien des libertins du XVIIe siècle. Il apparaît pour le moins paradoxal de faire le détour par le XVIIe siècle pour étudier un outil aussi typique de la fin du XXe et du début du XXIe qu’est Internet. Néanmoins, il ne s’agit là ni d’une coquetterie, ni d’un détour destiné à occuper l’espace. Il me semble en effet que réfléchir de la sorte sur les NTIC [1] peut avoir du sens.

On reconnaît à Internet une capacité tout à fait particulière à constituer des réseaux. Les avantages qu’on lui octroie sur ces réseaux sont tels que, dans quelques années, un jeune un peu naïf ayant toujours connu Internet pourrait imaginer que les réseaux sont une création liée au développement des NTIC et qu’il n’en existait pas auparavant. Plus sérieusement, on peut se demander jusqu’où Internet façonne les dits réseaux et si ce qu’on attend des réseaux ne tient pas davantage de l’outil qui les constitue que de la volonté de ceux qui entrent en relation par ce moyen. Comme il est difficile d’oublier sur commande et qu’il sera donc assez artificiel de se demander si on souhaiterait autre chose de ces réseaux si les NTIC le permettaient, mieux vaut faire le détour par un réseau dans lequel Internet et les NTIC ne pouvaient pas interférer. Cette méthode d’analyse peut permettre d’échapper, partiellement du moins, à l’influence que l’informatique peut avoir sur nous. En effet, il est difficile de déterminer précisément les effets que l’informatique a sur notre manière d’écrire et de penser. Autrement dit, sans le détour par l’étude d’un réseau pour lequel l’informatique était tout à fait inexistante, on ne pourra à coup sûr savoir si ce qu’on attend d’Internet ne vient pas de ce qu’on sait pouvoir en attendre. Pour le dire encore différemment, on peut imaginer que les réseaux aujourd’hui se constituent sur la base des possibilités permises par l’informatique en ligne et qu’on en a même oublié, par exemple, qu’il pourrait être intéressant pour ceux-ci qu’existent des choses qu’Internet ne permet pas. On sait en effet combien la manière d’écrire est modifiée par l’usage des NTIC. Est-il donc insensé d’imaginer que la manière de penser le soit également ? Et cette influence ne va-t-elle pas jusqu’à modifier les réseaux ? Est-ce le même type de réseaux qui se constitue aujourd’hui sur Internet que ceux qui se concevaient naguère par de tout autres voies ? Tel est l’enjeu de l’étude des réseaux libertins envisagée ici. C’est pourquoi je me propose d’étudier comment les libertins de la première moitié du XVIIe siècle se sont constitués en réseaux. Je pourrai ainsi, dans un second temps, m’interroger afin de déterminer si leurs réseaux auraient été facilités ou entravés par l’usage d’Internet.

* * *

A Paris, dans la première moitié du XVIIe, le père Marin Mersenne voit défiler dans la cuisine chauffée du couvent des Minimes quasiment tout ce que l’Europe rassemble de savants et de gens cultivés. Et quand cette intelligentsia s’absente de la capitale, c’est généralement à lui qu’on donne des nouvelles et souvent à lui qu’on envoie les manuscrits pour correction et édition, lui donnant ainsi sa réputation de « boîte aux lettres de l’Europe ». Etrangement, cet homme d’Eglise est au cœur de la plupart des réseaux savants de l’époque, mais, plus étonnamment encore, il est en rapport avec presque tout ce que la capitale comporte d’esprits libres. Bien qu’on ne puisse le soupçonner de libertinage, il est au centre du réseau libertin et c’est tout naturellement autour de lui que les libertins de la première génération – ceux que Pintard appelle la Tétrade (Gassendi, La Mothe le Vayer, Naudé et Diodati) – vont se rencontrer, se découvrir et constituer leur réseau.

Mais si la liberté de pensée et de parole est grande autour de cet étrange père, cela ne signifie pas pour autant que tout puisse se dire : on est loin encore de l’époque où l’on pourra se déclarer athée. L’inquisition n’est pas éteinte et elle n’est nullement à l’agonie. La contre-réforme bat son plein et, d’une manière générale, l’ensemble du siècle va aller vers un resserrement des mœurs et de la droite religion, suivant en cela son roi fétiche, Louis XIV, qui d’ami des libertins dans son jeune temps finira bigot. Mais il ne faut pas attendre la fin du siècle pour que les représailles contre ceux qui sont trop libres penseurs ne se fassent sentir. Vanini a été condamné au bûché au commencement du siècle, Galilée sera condamné à rétracter sa théorie sur le mouvement de la terre en 1633 et Théophile de Viau aurait subit le sort du premier à cause de sonnets trop licencieux s’il n’avait pas choisi de s’exiler. Et on connaît trop bien la prudence légendaire de Descartes pour imaginer naïvement qu’il est à cette époque permis de tout dire ou de tout penser, pour autant qu’on se contente de s’exprimer au sein de cercles privés. D’ailleurs, Mersenne ne peut être soupçonné de libertinage : même s’il apprécie la liberté de pensée et n’envisage pas la religion sur le mode étroit, il est un fervent défenseur du catholicisme et il n’hésite pas à prendre la plume pour invectiver les libertins et les athées.

Comment alors les libertins ont-ils pu exister ? C’est qu’heureusement la liberté de parole n’est pas une condition sine qua non à l’existence d’une pensée libre. Comment, dans de telles conditions, ont-ils pu se reconnaître et constituer un réseau ? voilà qui nous intéresse au premier chef. Mais afin de répondre avec la nuance voulue à cette question, il faut d’abord clarifier ce que sont ceux qu’on a nommé les libertins érudits.

On l’aura compris, si les libertins du XVIIe sont restés si longtemps dans l’ombre, ce n’est pas seulement à cause de l’image du siècle pieu que les apologistes ont réussi à donner au siècle du roi soleil. C’est tout autant parce que ceux-ci ne se réclamaient pas comme tels – sans même prendre en compte le danger que cela représentait, les termes d’athées et de libertins sont toujours des insultes à cette époque et ne sont utilisés que pour disqualifier des positions contraires. Quand ils parlaient d’eux c’est en utilisant les expressions « déniaisés », « esprits forts », « guéris du sot », « guéris des erreurs populaires ». Mais cela n’explique pas tout. Une autre raison de leur non-considération jusqu’il y a peu [2], c’est l’absence d’une doctrine positive. Ils n’ont en effet pas de positions communes théoriques et ce que l’un d’entre eux pense n’est pas pour autant partagé par les autres. Dans ces conditions, ils sont non seulement difficiles à repérer, mais également à caractériser.

Qu’est-ce donc que le libertinage au XVIIe siècle [3] ? A coup sûr, il ne s’agit ni d’une doctrine commune ni même d’une forme littéraire commune. Inutile donc de préciser qu’il s’agit d’une certaine manière d’une fiction et que, s’il existe bien des libertins constitués en réseau, il n’existe pas à proprement parler de libertinage doctrinal.

D’une certaine manière, on pourrait dire que le libertinage est moins une prise de position commune face à certaines questions politiques, scientifiques ou religieuses qu’une contestation de la pensée communément admise dans ces domaines. Un premier point essentiel pour les clarifier se situe donc au niveau de cette pensée contestataire.

Sur quoi porte leur contestation ? Les principaux domaines sur lesquels s’abattent leurs oppositions correspondent aux principales questions sensibles de l’époque et touchent donc à la scolastique, à la science, à la religion et à la politique.

En fait, tous les domaines où on trouve une approbation sociale vont être la cible des libertins. Or, la connaissance et la méthode d’accès au savoir sont également fortement soumises au contrôle. Si la Renaissance a constitué un retour aux sources de l’Antiquité, elle n’en a pas pour autant balayé la scolastique et la connaissance officielle que l’on a du monde passe encore essentiellement par la Bible et les textes d’Aristote tels que Thomas d’Aquin les a avalisés. A ce niveau, on trouve deux positions principales chez les libertins. Certains vont s’opposer à Aristote souvent au nom même de la Bible, montrant qu’en fait les théories du penseur grec sont en opposition avec le texte sacré, alors que d’autres vont rester fidèles au Stagyrique, mais en optant pour une interprétation très nouvelle du philosophe – inspirée par l’école de Padoue –, qui leur permet de mettre dans la bouche du péripatéticien des propos païens. Dans tous les cas, le résultat consiste à mettre à mal l’Aristote chrétien. De plus, quelles que soient leurs positions à l’égard d’Aristote, tous usent abondamment des auteurs anciens et avancent nombre de considérations hétérodoxes en se cachant derrière eux.

Comme on peut s’en douter suite à leur contestation scolastique, la science moderne naissante va aussi avoir leur faveur. En utilisant un langage d’aujourd’hui, on pourrait dire qu’ils ne sont pas particulièrement experts dans le domaine de la science, mais qu’il leur semble évident que les positions de Galilée sont préférables à celle de l’Eglise [4]. Difficile de déterminer si c’est après avoir étudié les théories de Galilée ou si c’est parce qu’il s’oppose à la Bible et qu’il a été inquiété par l’Inquisition, car c’est un trait que l’on retrouve chez eux : dès qu’un personnage voit l’Inquisition s’occuper de lui, il acquiert automatiquement les faveurs des libertins, qui vont se mettre à le lire, et même éventuellement à aller le visiter dans son cachot, comme ce sera le cas pour Campanella, qui va se voir accueilli quelque temps au sein du réseau libertin, malgré le fait que ses théories s’accordent parfois mal avec leur opposition violente à toute forme de superstitions. Il ne fait aucun doute que les libertins sont donc du parti de la science moderne, mais on peut soupçonner que l’opposition de celle-ci avec les écrits bibliques fait peut-être davantage dans leur sympathie à son égard que les nouvelles méthodes en tant que telles, même s’il ne faut pas négliger non plus l’idée qu’ils puissent voir dans la science moderne telle qu’elle s’élabore alors une arme puissante contre la superstition et les diverses mystifications, qu’ils ne cesseront de dénoncer.

On ne peut douter de la position des libertins en matière religieuse. C’est peut-être d’ailleurs la contestation la plus généralisée et poussée en leurs rangs, même si cette contestation doit aussi être nuancée, puisque Gassendi est un prêtre et qu’il ne renoncera jamais à la religion chrétienne. Il n’empêche que, même chez lui, la contestation religieuse n’est pas absente et qu’elle n’est pas non plus empreinte d’une modération particulière.

Malgré le climat peu propice à l’opposition religieuse, les libertins vont remettre en cause nombre de dogmes. Ils rejettent en fait la représentation de l’homme et du monde véhiculée par le système chrétien. Pour ce faire, ils attaquent principalement trois vérités de la foi : l’authenticité des miracles et des prophètes, l’immortalité de l’âme et la providence divine. Bien sûr, on ne peut pas dire que l’idée même de la religion soit attaquée, il n’empêche cependant que ces dogmes sont des piliers de la religion chrétienne et que celle-ci est fortement mise à mal. De plus, même si l’idée d’une religion n’est pas récusée comme telle, les religions sont généralement ramenées à des moyens de coercitions aux mains des pouvoirs politiques. En mettant en avant ce mécanisme, les libertins démystifient non seulement la religion, mais aussi la politique.

D’ailleurs, leurs critiques de la politique et de la religion s’entremêlent souvent. Leurs critiques envers les religions aboutissent à en montrer l’origine politique. Or, cette considération n’est pas sans conséquences politiques, puisque montrer comme ils le font que la religion dépend moins d’un pouvoir surnaturel que des coutumes revient à montrer indirectement que les lois n’ont pas davantage de fondement absolu dans l’idée universelle et transcendante d’un bien. Très pragmatiquement, les lois deviennent donc un système mis en place par des législateurs. Cette conception évidente aujourd’hui est neuve à l’époque et elle comporte un corollaire très important. En effet, si les lois sont créées par des hommes, cela signifie non seulement qu’elles peuvent être critiquées, mais également qu’elles peuvent être modifiées [5].

Mais il serait cependant erroné de confondre les libertins avec des provocateurs, rien ne serait plus éloigné d’eux, preuve en est qu’ils se défient des jeunes contestataires qui s’intéressent de trop près à eux. D’autre part, la provocation pour autant qu’elle soit clairement identifiée comme telle n’est pas une attitude difficile à porter et particulièrement mal vue dans les premières décennies du Grand Siècle. Nombre de jeunes nobles s’amusent à choquer les mœurs et les gens bien pensant de l’époque et ils ne subissent aucune représailles. Mais c’est justement parce que personne ne prend au sérieux leurs propos et qu’ils ne remettent en fait nullement en cause les institutions de leur temps. Tout autres sont les contestations libertines. Aussi, leur attitude est-elle à l’opposé de celle des provocateurs. « Au-dedans selon ton gré, au-dehors suivant l’usage » est l’une de leurs devises préférées. C’est d’ailleurs une des principales différences entre eux et les libres-penseurs du siècle des Lumières. Jamais les libertins du XVIIe n’envisagent sérieusement d’éduquer les foules ; ce qui leur importe est de se retrouver entre eux et de jouir d’une compagnie sélectionnée pour exercer leur esprit. Et c’est justement pour atteindre cet objectif, qu’ils se constituent en réseau.

On ne pourra cependant bien comprendre leurs réseaux sans avoir à l’esprit deux données. Tout d’abord, le fait que la sélection sévère opérée par les libertins n’a rien à voir avec une quelconque classe sociale ou culturelle. Ceux dont ils apprécient la compagnie ne sont pas les aristocrates, pas plus que leur lecteur idéal n’est constitué par les savants de l’époque. Leur élitisme est autant moral ou esthétique qu’intellectuel. Ceux qui les intéressent et dont ils recherchent la compagnie ne sont pas les personnes particulièrement cultivées ou érudites, mais ceux qui possède une liberté d’esprit telle qu’ils puissent envisager les questions philosophiques, politiques et religieuses hors de tout préjugé et sans craindre les résultats auxquelles une pensée libre peut aboutir par l’exercice de sa liberté. Aussi, lorsqu’on verra apparaître la notion de peuple, qui chez eux est nettement péjorative, il faudra garder à l’esprit que le peuple est pour eux constitué de tous ceux qui ne se sont pas libérés des préjugés de leur temps, peu importe qu’ils soient nobles ou roturiers, savants ou à peine éduqués.

On comprend peut-être encore mieux par ce fait que les libertins n’ont pas véritablement de doctrine positive. En effet, ce qui les rassemble tient davantage au fait qu’ils soient libérés des préjugés communs qu’à une nouvelle idéologie qu’ils partageraient. S’il s’agit essentiellement de se libérer des préjugés, on comprend bien comment ils peuvent à la fois avoir quelque chose en commun – l’absence des préjugés ou, plus exactement la volonté de les mettre en cause –, mais aussi combien chacun pensera différemment, même des autres libertins. Le préjugé dépassé n’est pas remplacé par une conception commune, mais permet au contraire à plusieurs visions du monde de se développer.

L’autre élément qu’il faut garder à l’esprit pour comprendre les libertins tient du masque qu’ils maintiennent continuellement. On pourrait imaginer que la principale raison du fait qu’ils se cachent est qu’ils vivent dans un monde où il est dangereux de ne pas adopter certaines conceptions du monde, notamment en matière religieuse et politique. Et cela n’est pas faux. Les libertins sont bien conscients qu’il leur faut se comporter avec prudence dans leurs dires comme dans leurs écrits. Néanmoins, si la parole était devenue libre et autorisée, comme c’est le cas dans nos sociétés, il est clair qu’ils ne tomberaient pas le masque pour autant. Celui-ci ne sert pas uniquement, ni même essentiellement, à les protéger des pouvoirs en place. Le masque qu’ils revêtent sert autant de filtre que de protecteur. Cela signifie que ce dispositif de dissimulation sert à éliminer les mauvais lecteurs, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas dégagés des préjugés sociaux. Les divers procédés de dissimulation n’ont donc pas comme principal avantage – même si cet avantage est aussi indéniable – de les protéger contre les autorités qu’ils contestent, mais leur permet d’être entre eux, même au milieu du monde.

Les jeux de dissimulations revêtent une telle importance chez les libertins, qu’ils cessent d’être un moyen pour devenir un mode d’être. Ce n’est pas un hasard si l’un de leurs emblèmes est la seiche, qui se dissimule et, qui plus est, en se servant de l’encre. Il ne faut donc pas imaginer que, lorsqu’ils sont entre eux, ils parlent directement et en se mettant à découvert. Ce serait présupposer une indépendance bien trop forte entre la pensée et son expression. La pensée libertine est toute entière marquée par ces processus de dissimulations ou, pour le dire autrement, ils n’emploient pas une écriture chiffrée dont ils se sont auparavant échangé le code. Pour filer la métaphore mise à l’honneur par Léo Strauss, ils n’ont pas élaboré une manière d’écrire entre les lignes qui permettrait de se débarrasser des lignes de textes pour ne garder que l’entre-deux. L’écriture de la dissimulation est faite d’un jeu entre les lignes, mais aussi, inévitablement d’un jeu avec les lignes. Cela signifie que deux libertins se sachant seuls entre eux, loin de parler avec une totale transparence ou même simplement plus ouvertement, vont au contraire user davantage de l’ambiguïté qu’ils auront face à eux un lecteur ou un auditeur plus apte à jouir des stratagèmes qu’ils auront inventé.

La pensée libertine est une pensée voilée, déguisée et ce qui la caractérise le plus fortement est justement cette dissimulation. Il serait cependant dangereux d’en conclure que tout indice de dissimulation suffit à confondre les libertins. En effet, si l’écriture entre les lignes est un des éléments les plus caractéristiques des libertins, ils ne sont pas les seuls à employer ces stratégies. En effet, d’une part, même si peu d’auteurs de leur époque ont autant de raisons de protéger leur pensée des autorités politiques et religieuses, ils ne sont pas les seuls à devoir ruser avec la censure et à craindre des représailles, que ce soit des autorités ou de particuliers. Rappelons-nous que, quelques années plus tard, Spinoza n’échappera à la mort que grâce à un singulier concours de circonstances et à son manteau. D’autre part, on est en pleine époque baroque, époque autant caractérisée par le trompe-l’œil que par la contre-réforme. La dissimulation et les jeux d’illusion correspondent également à l’esthétique de l’époque. Il ne s’agit évidemment pas de réduire l’importance des stratégies de dissimulation libertines à un simple phénomène esthétique, mais il s’agit cependant de garder à l’esprit qu’ils ne sont pas les seuls à user de tels procédés tant pour les avantages que cela peut apporter que par appartenance à une esthétique [6].

* * *

Mais que signifie exactement cette écriture entre les lignes ? Puisqu’il ne s’agit pas de chiffrage d’un texte, qui pourrait être décodé et donc retraduit purement et simplement afin de se trouver face à un texte exposant la pensée réelle des auteurs – ce qui présupposerait d’ailleurs une distinction totale entre la pensée et son expression –, il ne peut être question de donner ici ni l’ensemble, ni les stratégies les plus importantes d’écriture entre les lignes. Il est au contraire dans l’esprit libertin de jouer à imaginer de nouveaux procédés et à les raffiner. Néanmoins, afin qu’on puisse se rendre compte plus concrètement de ce dont il s’agit, je me propose de mettre en évidence l’un de leurs procédés parmi ceux qui sont les plus accessibles.

Ils font un usage tout à fait particulier de la contradiction. Il n’est pas rare en effet que les auteurs libertins contredisent à un endroit ce qu’ils ont dit ailleurs, généralement au sein du même texte. On pourrait bien sûr mettre ces contradictions sur le dos d’une pensée encore floue et mal élaborée ou d’un auteur confus et c’est généralement ce qui a été fait, ce qui explique d’ailleurs, partiellement du moins, le manque d’intérêt jusqu’il y a peu pour les auteurs libertins. Cependant, face à des auteurs dont la subtilité et la capacité de raisonnement et d’argumentation est puissante, ces contradictions peuvent être un acte délibéré et significatif sinon d’une écriture libertine, à tout le moins d’une écriture entre les lignes. On peut en effet aisément imaginer que les libertins développent des arguments en totale conformité avec la doxa ambiante et qu’un de leurs arguments, présenté pourtant comme s’insérant dans la ligne générale de l’œuvre – qui s’est clairement donnée comme orthodoxe – contredise en fait le propos explicite de l’auteur.

Mais notre système de lecture est tel qu’il est assez rare que nous remarquions la contradiction, notre esprit cherchant la cohérence dans notre lecture, quitte à oublier certains arguments, à ne pas voir leurs conséquences, voire même à les gauchir afin de les faire rentrer dans la ligne générale. Ces procédés automatiques de lecture sont d’ailleurs facilités par le fait que nous lisions rapidement un texte, que nous le reprenions assez rarement et que ces éléments semblent souvent de l’ordre du détail ou de l’accessoire.

Si par contre, nous relevons un tel argument et son caractère contradictoire, se pose alors la question de déterminer quelle est la position réelle de l’auteur. Habituellement, les lecteurs que nous sommes – et qui en ce sens ne diffèrent guère de ceux des siècles précédents – accordent une prévalence à l’argument explicitement annoncé par l’auteur. Cela est d’autant plus facile que, souvent, les arguments explicites et orthodoxes occupent bien plus de lignes que celui qui les contredit et qui est donc immédiatement éliminé comme une scorie. Ces manières de faire sont cependant en complète opposition avec les principes les plus élémentaires de la critique historique. En effet, il faut pour déterminer la position effective d’un auteur se demander les raisons de cette contradiction et ce qu’elle signifie. Or, il apparaît alors immédiatement que l’argument minoritaire et souvent implicite doit avoir bien plus de poids que les arguments convenus, puisqu’on voit bien la raison sociale de s’attarder sur une apparente défense de la position officielle, alors qu’aucun avantage aussi évident ne justifie la position divergente et minoritaire. Il faudrait plutôt traiter l’argument comme la psychanalyse traite des éléments saugrenus qui émergent dans le discours du patient et qui sont immédiatement soupçonnés d’être un accès à l’inconscient, en faisant des contradictions survenues un accès à une strate plus authentique de la pensée de l’auteur.

Bien sûr, une contradiction peut être fortuite, même chez des auteurs avertis, mais il faudrait avant de l’éliminer comme une erreur de l’auteur envisager toutes les autres possibilités, en utilisant les mêmes règles que celles développées pour l’édition de textes anciens pour la lecture. D’ailleurs, ce n’est évidemment pas un hasard si ce qu’on nomme la critique historique est quasiment né dans la première moitié du XVIIe siècle et si Gabriel Naudé, un des libertins de la fameuse tétrade, en est l’instigateur [7].

Ce procédé d’écriture usant des contradictions présuppose que la sensibilité à la contradiction n’est pas la même chez tous les auteurs et tous les lecteurs. Tout comme Léo Strauss suppose que « les hommes irréfléchis sont des lecteurs inattentifs, et seuls des hommes réfléchis sont des lecteurs attentifs » [8], on peut à bon droit supposer que les lecteurs hétérodoxes sont plus sensibles à la contradiction que les autres, peut-être simplement parce qu’ils sont des lecteurs moins rapides et aimant à réfléchir au cours de leurs lectures, ce qui est quasiment une condition sine qua non pour penser par soi-même et donc pour être attentif à des positions hétérodoxes.

Cette sensibilité extrême à la contradiction permet d’ailleurs aux auteurs d’élaborer leurs contradictions en utilisant les diverses strates du livre. C’est ce que fait La Mothe le Vayer dans ses Dialogues à l’imitation des anciens, lorsqu’il fait l’éloge de Louis XIII. Si on reste à la strate habituelle du discours, aucune trace de contradiction ne peut être relevée, du moins sans connaître bien la vie sous le règne de ce roi. Mais on peut par contre noter une contradiction entre l’éloge que La Mothe le Vayer fait du roi et la manière dont il a publié son texte. Il vante, dans ce dialogue, la liberté d’expression permise aux auteurs par ce juste et bon prince, mais son texte paraît clandestinement et a été publié sous pseudonyme. Quand on met ensemble ces deux éléments venant pourtant de sphères différentes, la contradiction saute aux yeux et il ne fait guère de doute que ce sont ses dires explicites qui doivent être remis en cause et non pas le fait qu’il ait publié son ouvrage sous pseudonyme. Aucun commentateur sérieux ne pourrait mettre en évidence une telle contradiction en raillant l’excessive prudence de l’auteur.

De même que la contradiction peut apparaître entre le propos de l’ouvrage et les conditions de sa publication, elles peuvent apparaître également au niveau des exemples choisis. Il n’est pas rare que l’exemple ou l’image donnée par un auteur aille à l’encontre de ce qu’il annonce explicitement. On peut ainsi trouver quelques exemples de faux miracles, mis en scène par des prêtres, alors qu’une défense des vrais miracles est annoncée. Quand le procédé est aussi visible, l’auteur éprouve souvent le besoin de se justifier et il expliquera que la défense de la véritable foi passe par la dénonciation des supercheries qui l’affaiblissent, mais il se peut même qu’il ne se contente pas de parler de supercheries mais de supercheries grossières et le lecteur attentif remarquera à nouveau la contradiction, puisque toute supercherie devrait alors être dénoncée et pas seulement les plus visibles. Une autre défense courante chez les libertins dans de tels cas consiste à insister sur le fait qu’ils dénoncent uniquement les miracles des fausses religions et nullement ceux de la seule véritable. Il n’empêche qu’ici encore l’association entre l’idée des faux miracles et de la fausse religion jette un doute sur la religion officielle puisqu’il est facile d’imaginer que des charlatans faiseurs de miracles peuvent appartenir à toutes les religions et qu’on ne voit pas pourquoi la religion officielle serait garantie contre eux.

Ce n’est là qu’un des procédés développés par les partisans de l’écriture entre les lignes et ils sont légions ; on pourrait s’amuser à les relever, voire à en inventer, mais cela nous éloignerait trop de notre propos. Il faut cependant encore signaler que ces stratégies d’écriture sont généralement annoncées par l’un ou l’autre signe, même si ces signes demandent aussi à être interprétés. Une allusion à la sèche ou au masque par exemple d’entrée de jeu pourrait être un de ces signes tout comme une insistance sur la totale transparence des propos annoncés ou sur la vérité des faits et sur le fait que cela a impliqué que l’auteur a parfois dû être un peu cru ou qu’il a dû peindre des histoires allant à l’encontre de la morale et des bonnes mœurs, avec une profonde répugnance, mais que cela ne peut lui être attribué. Dans ces signes également, l’inventivité des auteurs n’est pas en reste.

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On imagine plus aisément, à partir de telles considérations, comment les réseaux libertins ont pu se constituer. Il ne leur était pas nécessaire de se retrouver par hasard entre eux pour pouvoir parler librement et se reconnaître, ce qu’ils n’auraient d’ailleurs pu faire sans s’être préalablement reconnus. Ceux que, pour poursuivre la tradition, on a décidé d’appeler les libertins, se sont peut-être connu chez le père Mersenne [9] ou chez les frères Dupuy ; ils ont alors pris part aux conversations qui faisaient l’intérêt de ces lieux. Pas besoin même qu’ils découvrent à cette occasion d’autres qui pensaient comme eux, puisque non seulement ils ne devaient pas révéler là le fond de leur pensée, mais aussi que ce qui caractérise davantage les libertins est qu’ils pensent autrement, ce qui signifie aussi autrement les uns des autres. Leur mode d’expression ambigu a été déterminant dans leur reconnaissance et leur constitution en réseaux.

Et puis les libertins sont des grands lecteurs, non seulement des Antiques [10], mais aussi des auteurs de la Renaissance – Montaigne, Charron et Machiavel sont certainement leurs lectures privilégiées de cette époque. Et comme ils s’intéressent à tout ce qui se fait et se pense autour d’eux, ils sont amenés également à lire leurs contemporains et à se lire entre eux. Ils ont ainsi eu l’occasion de repérer que d’autres utilisaient l’écriture en écrivant entre les lignes. Et parmi ces auteurs, ils ont pu repérer que certains avaient des références communes et qu’ils tentaient aussi de remettre en cause les préjugés de l’époque. Pour peu qu’ils aient alors eu l’occasion de se croiser chez Mersenne ou ailleurs, il leur devenait alors aisé de se retrouver par ailleurs et de poursuivre oralement ou par écrit des conversations où la dissimulation n’était jamais absente.

Les réseaux libertins ne se sont donc pas constitués sur base d’idées semblables, même si certaines affinités dans un désir de remettre en cause la doxa peut se repérer à travers quelques contestations des pouvoirs de l’époque. Ils se sont davantage formés par un emploi commun du langage servant autant à masquer des idées qu’à les révéler ou, servant à les révéler masquées, sans qu’il ne soit vraiment possible d’ôter le masque qui les constitue.

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Il est temps d’en revenir à l’objet de notre enquête. Internet, qui de l’aveu de tous est irremplaçable pour la constitution de réseaux, aurait-il permis, comme l’écriture et la parole l’ont pu, la constitution d’un réseau libertin ? Autrement dit, les NTIC permettent-elles l’émergence d’une écriture entre les lignes, ne pouvant pas être traduite en un texte direct et littéral ? Les procédés d’écriture que l’on relève chez les libertins se retrouvent-ils sur Internet et avec les mêmes effets ?

On pourrait au premier abord défendre l’idée qu’Internet n’est qu’un outil et qu’il permet d’utiliser le langage entre les lignes si on décide de s’en servir de la sorte. Cela n’est pas complètement faux, puisqu’en effet ce n’est pas à l’outil à déterminer son utilisation. Néanmoins, il ne faut pas réfléchir longtemps pour reconnaître que certains outils sont plus aptes que d’autres à certaines tâches et que la question devient alors : Internet favorise-t-il l’écriture et la lecture entre les lignes ou, au contraire, constitue-t-il un frein à ce type d’écriture ?

On commencera par rappeler qu’aucun programme n’est encore capable de repérer ce type d’écriture, ni même le simple usage des métaphores tant qu’un être humain ne les a pas encodées et traduites. Les services d’espionnage américains investissent de grosses sommes pour élaborer ce type de programme, mais jusqu’à présent, sans résultat. Si ces services peuvent aisément utiliser des programmes permettant de relever tous les mails ou les sites utilisant tel ou tel mot, ils ne sont pas encore en mesure de repérer les figures les plus simples tant qu’un homme n’a pas indiqué cette expression comme une manière imagée de signifier la même chose que le terme originel. Si même les métaphores restent intraduisibles aux programmes les plus sophistiqués, il est clair que des procédés beaucoup plus complexes tels qu’utilisés par les libertins ne sont pas prêts à le devenir. D’autant moins, qu’on ne peut simplement retraduire l’expression libertine en un langage directement explicite, que même la plupart des personnes ne peuvent repérer ces procédés d’écriture et que ceux qui en sont capables n’y parviennent qu’au prix d’une grande attention et d’un effort de pensée considérable.

Par ailleurs, on peut remarquer que certaines caractéristiques d’Internet ne facilitent nullement la lecture entre les lignes. En effet, la rapidité de lecture des internautes va tout à fait à l’encontre d’un tel mode de lecture, lent et réfléchi. Cela ne signifie pas, évidemment qu’il soit impossible de lire autrement ce que l’on trouve sur le Net, mais il est clair qu’on aura davantage tendance à lire un livre ancien de cette manière, sachant dès l’abord que c’est le mode de lecture qu’il requiert qu’un site. Cependant, ce qui vaut pour Internet vaut aussi pour la plupart des livres contemporains, puisque la plupart des ouvrages, même de philosophie, aujourd’hui ressemblent de plus en plus à des textes d’informations qu’il suffit de parcourir pour en tirer rapidement les quelques données qu’ils recèlent.

La prolifération de données de tout ordre que l’on trouve sur le Net ne favorise pas non plus la découverte de sites où l’on aurait affaire à une écriture entre les lignes. Il est certes possible de donner à un moteur de recherche une liste de références communes aux libertins ou quelques-unes de leurs maximes, mais il est bien plus probable qu’on tombera alors sur des sites d’informations sur ces auteurs que sur un site où l’écriture emploie des procédés typiques des libertins. Ce n’est évidemment pas un hasard : Internet est conçu comme une vaste toile d’informations et les outils qu’on possède visent à cette information. Serait-il possible qu’Internet soit tourné vers la réflexion plutôt que vers l’information ? A priori, rien ne l’interdit pour autant qu’on imagine une société où la réflexion serait l’essentiel, mais c’est imaginer une humanité très différente.

Il faut cependant remarquer que les caractéristiques du Net contraires à l’écriture et à la lecture entre les lignes sont assez faibles et qu’elles peuvent être assez aisément contournées par ceux qui y mettraient le temps et l’énergie, puisqu’on n’a pu relever que la vitesse de lecture et la quantité de sites et de productions de tout ordre. On pourrait même se demander dans quelle mesure le fait que les informations soient noyées sous une telle quantité d’autres ne pourrait pas devenir un moyen de travestissement. Mais cela ne peut malheureusement fonctionner de la sorte : la dissimulation libertine n’est pas de celles qui consistent à cacher une aiguille dans une botte de foin, mais elle vise davantage à travestir les traits jusqu’à en arriver à la chirurgie esthétique, qui ne permet plus de retrouver un vrai visage derrière un masque.

Mener notre enquête par la réflexion sur Internet et ses caractéristiques ne donne pas de résultats très encourageants ni dans un sens ni dans l’autre. Il n’y a en effet rien qui s’oppose drastiquement à une écriture et à une lecture entre les lignes sur le Net, mais plusieurs caractéristiques de cet outil freinent ce type de lecture et d’écriture.

Il pourrait donc être plus fécond d’envisager les choses sous un autre angle et de se demander comment on pourrait mettre en place un site où ce mode d’écriture soit de mise et en donner suffisamment d’indications pour qu’il soit possible à un lecteur avisé de le trouver et d’adopter la lecture qu’il requiert. D’une certaine manière, cette question se posait aussi pour les livres, puisqu’il serait illusoire d’imaginer que tous les lecteurs d’antan aient été des lecteurs avisés et prêts à scruter les textes. D’ailleurs, si tel était le lecteur d’alors, le procédé des libertins n’aurait pu servir de filtre pour sélectionner les lecteurs et permettre à certains plus avisés de découvrir autre chose dans leurs textes que ce que le commun y voyait. La problématique n’est donc peut-être pas fondamentalement différente aujourd’hui.

On pourrait utiliser une écriture entre les lignes sur des sites Internet, mais quelle chance y a-t-il pour que, même les lecteurs capables de lire entre les lignes soupçonnent qu’il faille lire différemment ce site de tous les autres ? Cette question, quoique moins vive peut-être dans les ouvrages traditionnels, n’était pas sans se poser également dans ceux-ci. On a vu qu’un signe indiquait souvent aux lecteurs qu’ils pourraient trouver autre chose dans ces textes s’ils modifiaient leur mode de lecture. Parfois, ces indications tiennent presque de l’avertissement, comme lorsque Calvino, au début de son célèbre texte Si par une nuit d’hiver un voyageur… commence par apostropher le lecteur et lui conseille de s’installer de manière à ne pas être dérangé et à être très confortable pour commencer sa lecture. Parfois ces indications sont de véritables signes à déchiffrer, comme lorsque Montaigne insiste sur le fait qu’il n’a écrit son livre pour presque personne et qu’il conseille à son lecteur de le refermer. Parfois ces indications se trouvent comme juste avant le texte, comme c’est le cas chez Montaigne, parfois, au contraire, comme dans l’exemple cité de Calvino elles se glissent dans le texte lui-même. Dans presque tous les textes où une lecture entre les lignes est requise, une indication en est donnée au tout début de la lecture.

Ne pourrait-on faire de même et envisager ce type de signes ou d’avertissements à l’entrée d’un site, afin d’indiquer aux lecteurs qui en sont capables qu’ils pourraient trouver lors de la lecture de ces pages davantage s’ils adoptaient une lecture différente : plus lente et plus réfléchie ? A priori rien ne s’y oppose. Pourtant, une autre difficulté apparaît rapidement. Non seulement le mode de lecture est encore plus rapide sur les sites, mais aussi sont-ils moins linéaires. C’est presque un hasard si la lecture d’un site commence par la première page et qu’on y suit un ordre déterminé. Les sites n’ont pas la linéarité des livres et un signe placé en son début aura encore bien moins de chance d’être repéré par le lecteur que ce n’est le cas dans les livres, puisqu’il est même assez probable que l’internaute ne le rencontre pas ou qu’il le rencontre à la fin de son parcours sur ce site. Cependant, cet inconvénient peut être éliminé par des moyens propres à l’informatique. Il me semble pouvoir se faire de deux manières. Le créateur du site peut installer ces petits outils qui font que les moteurs de recherches ne retiennent pas certaines pages sur les pages des niveaux inférieurs et obliger ainsi quasiment les internautes à passer par la page principale de son site où le signe ou l’avertissement sera donné. Cela implique bien sûr que tous ces mots clés se trouvent aussi sur cette première page, car si seul l’indicateur d’une autre lecture est sur cette page, son site sera très peu référencé et les moteurs de recherche n’y renverront que très rarement. On peut aussi procéder à l’inverse et installer le signe sur toutes les pages, soit de manière permanente, soit en faisant apparaître celui-ci durant quelques secondes. On le voit, il est possible de compenser l’absence de linéarité des sites, afin de donner aux internautes entrant l’indication ou le signe qu’une lecture différente pourrait être intéressante.

Il reste cependant à se demander si ces signes pourraient être les mêmes et, si c’était le cas, s’ils fonctionneraient de la même manière à « l’entrée » d’un site qu’à l’ouverture d’un livre. Pour ce faire, le mieux est peut-être d’imaginer ce que donneraient les signes qui ornent les livres sur un site.

Prenons par exemple l’indication de ce type que l’on trouve à l’entrée du célèbre roman de Le sage et qui, sans cela, passerait pour un simple roman d’aventure :

 

Gil Blas au lecteur

Avant que d’entendre l’histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je vais te faire.

Deux écoliers allaient ensemble de Penafel à Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s’arrêtèrent au bord d’une fontaine qu’ils rencontrèrent sur leur chemin. Là, tandis qu’ils se délassaient après s’être désaltérés, ils aperçurent par hasard auprès d’eux, sur une pierre à fleur de terre, quelques mots déjà un peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu’on venait abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l’eau sur la pierre pour la laver, et ils lurent ces paroles castillanes : « Aqui està encerrada el alma del lecenciado Pedro Garcias : Ici est enfermée l’âme du licencié Pierre Garcias. »

Le plus jeune des écoliers, qui était vif et étourdi, n’eut pas achevé de lire l’inscription, qu’il dit en riant de toute sa force : Rien n’est plus plaisant ! Ici est enfermée l’âme… Une âme enfermée ! … Je voudrais savoir quel original a pu faire une si ridicule épitaphe. En achevant ces paroles, il se leva pour s’en aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même : il y a là-dessous quelque mystère. Je veux demeurer ici pour l’éclaircir. Celui-ci laissa donc partir l’autre, et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout autour de la pierre. Il fit si bien qu’il l’enleva. Il trouva dessous une bourse de cuir qu’il ouvrit. Il y avait dedans cents ducats, avec une carte sur laquelle étaient écrites ces paroles en latin : « Sois mon héritier, toi qui a eu assez d’esprit pour démêler le sens de l’inscription, et fais un meilleur usage que moi de mon argent. » L’écolier, ravi de cette découverte, remis la pierre comme elle était auparavant, et repris le chemin de Salamanque avec l’âme du licencié.

Qui que tu sois, ami lecteur, tu vas ressembler à l’un ou à l’autre de ces écoliers. Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux inscriptions morales qu’elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage ; mais si tu le lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d’Horace, l’utile mêlé avec l’agréable.

 

Pas de doute qu’on ait bien une indication selon laquelle une lecture différente est requise et qu’il est possible de trouver un autre texte, voire une autre morale, si on pratique une lecture entre les lignes. On pourrait prendre cette insertion comme un simple avertissement où l’auteur prévient le lecteur qu’il devrait chercher dans son livre une leçon morale. Cependant, le texte fonctionne aussi comme un signe demandant à être interprété. La différence entre les deux écoliers étant que le second prête attention aux formulations étranges et cherche à interpréter cela comme des signes d’un sens caché. Or, l’histoire recèle aussi une de ces bizarreries littéraires. L’âme est ici associée à ce qui s’y oppose le plus, à ce qu’il y a de plus vil et de plus matériel : l’argent. Par cette étrangeté, l’auteur nous invite donc bien à lire entre les lignes et pas seulement à chercher la morale. Ou alors, à tout le moins, sa morale consiste davantage en une attaque violente de la religion qu’en une morale vertueuse telle qu’il semble le sous-entendre.

On imagine mal cependant un tel signe à l’entrée d’un site. En effet, si l’anecdote présentée par Le Sage convient tout particulièrement pour un roman, on l’imagine mal à l’entrée d’un texte philosophique par exemple et on l’imagine tout aussi mal à l’entrée d’un site, les sites se rapprochant davantage des livres informatifs que de tout autre type de livres. La question en jeu ici tient justement à cet élément, car, avant encore la possibilité d’une lecture entre les lignes, elle consiste à se demander comment faire en sorte qu’un site soit lu autrement que comme un « texte » d’informations et qu’il invite à la réflexion et à l’interprétation au sens fort.

On peut alors soupçonner que ce ne sont pas les signes d’une autre lecture au sein des romans qu’il faudrait, même si ces romans usent aussi de l’écriture entre les lignes. Pourtant, le début du roman déjà cité de Calvino pourrait être assez aisément adopté. Imaginons un site où l’internaute passerait nécessairement par une page où serait indiqué :

 

Internaute, tu viens d’entrer sur le site de Novical. Avant d’aller plus loin, reprend ta respiration, masse tes doigts fatigués par un usage intensif de la souris et installe-toi confortablement. Si tu ne disposes pas de l’ADSL, télécharge ce site afin d’avoir tout le loisir de le consulter à ton aise, un lien est prévu à cet effet à la fin de cette page. Dans tous les cas, veille à n’avoir pas de besoins perturbateurs. Passe au petit endroit si cela est nécessaire, va te repaître si la faim te tenaille, assouvis ta soif, car, si tu es attentif, tu ne sortiras pas indemne du voyage que tu viens d’entreprendre.

 

On aurait là un signe, qui pourrait amener le lecteur à calmer sa vitesse. L’indication serait tellement claire qu’à ce niveau il s’agirait même plutôt d’un avertissement. Le signe restant néanmoins à interpréter en ce qui concerne une lecture différente pouvant mener à découvrir autre chose. Par ailleurs, un lecteur incapable d’une autre lecture verrait cet avertissement comme une simple plaisanterie, plus ou moins amusante selon son humeur, ou comme une invention destinée à rendre le site original et à attirer les lecteurs.

Il est donc possible de nuancer notre observation : les signes et avertissements d’une écriture entre les lignes que l’on trouve dans les romans sont généralement peu adaptables tels quels sur Internet lorsqu’ils viennent des romans, mais toute adaptation n’est pas impossible.

Voyons ce qu’on trouve à l’entrée des ouvrages philosophiques et s’il serait possible d’adapter de tels signes à Internet. Beaucoup d’avertissements au lecteur, de préambules, de lettres-préfaces jouent ce rôle dans les textes philosophiques, mais leur longueur empêche qu’on puisse s’en servir sur Internet. On ne voit donc pas à première vue une grande différence entre les invitations à une lecture entre les lignes dans les ouvrages de philosophie et les romans, du moins, rien qui permette d’utiliser plus aisément des uns que des autres pour adapter ces signes à l’internaute. Cela ne signifie évidemment pas qu’aucun de ces signes ne soit adaptable. Prenons l’indication que Montaigne fait à son lecteur à l’entrée de ses essais et tentons immédiatement de l’adapter minimalement :

 

C’est ici un site de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ai nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt) ils y puissent trouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont eue de moi. Si c’eut été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu’on m’y voie à ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été de ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fus très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, internaute, je suis moi-même la matière de mon site : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain.

 

Que donnerait un tel signe sur Internet ? Il est certes un peu long, mais me semble encore dans les limites de l’acceptable, tenant sur un seul écran. Il pourrait certainement autant frapper l’internaute qu’il a pu surprendre le lecteur des Essais. Aujourd’hui, il renverrait évidemment au texte de Montaigne et s’adresserait donc tout particulièrement à un internaute cultivé, mais ne pourrait-il pas fonctionner également comme un signe par lui-même ? Etrangement, le changement de situation entre le début du XXIe siècle et la Renaissance ainsi que le changement de situation laisse apparaître d’étranges collisions. En effet, un des avantages d’Internet est de permettre à tout le monde de publier facilement, de sorte que, même indépendamment des blogs, les sites servent souvent à mettre en évidence non seulement les idées de leurs concepteurs mais davantage encore leur moi. Mais si la mise en évidence des mois particuliers envahit Internet, le fait qu’un site se présente comme tel provoque un effet tout à fait singulier. Aucun site, à ma connaissance, même quand il s’agit de permettre à un individu de se présenter, ne le dit aussi explicitement. Dans le nouveau contexte, cela produit à la fois une critique des sites personnels et l’effet contraire sur le site en question : le lecteur est amené à soupçonner que ce qui lui est présenté ne l’est certainement pas aussi directement et explicitement qu’il ne l’est prétendu. Et cela est encore renforcé par le fait que l’auteur dit qu’il se serait présenté nu si les mœurs le lui permettaient, alors qu’aujourd’hui justement les mœurs le permettent, et par le fait qu’il lui est conseillé de ne pas perdre son temps à une lecture aussi vaine. Avec une adaptation très légère, le signe donné par Montaigne pourrait donc être utilisé sur le Net avec des effets assez identiques.

Ce cas est cependant assez exceptionnel et, malgré le fait que j’aie consulté de nombreux livres donnant des signes qu’une lecture entre les lignes est requise ou souhaitée, je n’ai pu trouver d’autres cas pouvant être adaptés.

On pourrait sans doute insérer quelques maximes allant dans le sens d’une telle lecture, mais cela serait-il assez fort pour perturber les internautes aptes à une lecture entre les lignes ? Comment réagirait l’internaute découvrant, par exemple, la maxime libertine déjà citée : « Au-dedans selon ton gré, au-dehors suivant l’usage » ? Il est assez clair que seuls les familiers de ces libertins, sachant que le langage à double sens est une de leurs caractéristiques pourraient y voir un signe. Et l’image d’une seiche serait encore plus difficile à interpréter, au point qu’il faudrait même aux lecteurs une attention toute particulière pour qu’ils s’y arrêtent. L’objectif ne serait nullement atteint, puisque des internautes capables de lire entre les lignes à moins d’une culture très orientée ne seraient pas amenés à exercer leurs talents. Certaines petites phrases pourraient certainement être plus claires pour l’internaute réfléchi, mais il en est sans doute bien peu qui provoqueraient une surprise suffisante pour amener le lecteur à exercer immédiatement sa capacité de lecture entre les lignes pour décoder le signe même qui lui serait donné.

Ne faudrait-il pas alors, plutôt que d’utiliser les signes que l’on pourrait trouver dans nos lectures, inventer de tels signes qui tiendraient ainsi compte des caractéristiques propres à Internet ? Que pourraient bien être ces signes ?

On pourrait par exemple jouer tout comme Montaigne à prendre les choses trop à la lettre pour indiquer qu’une lecture entre les lignes est souhaitable. Ainsi, on pourrait imaginer qu’un texte différent, voire contredisant ou nuançant sérieusement celui qui est présenté classiquement apparaisse entre les lignes du premier ou qu’il faille cliquer non pas sur le texte mais entre celui-ci pour qu’un autre texte apparaisse. Dans ce dernier cas, seul le lecteur promenant son curseur et cliquant là où il ne le faut pas habituellement verrait apparaître un autre texte. Attention, celui-ci ne devrait pas présenter explicitement ce qu’il s’agirait de faire voir. Il ne s’agit pas ici de voir les utilisations possibles des hyperliens, mais de s’interroger sur les usages qu’ils offriraient pour signaler qu’une lecture entre les lignes des textes est souhaitable.

On a une indication du même genre et ayant recours aux possibilités particulières de l’informatique sur le site personnel de Pierre Macherey :

http://stl.recherche.univ-lille3.fr/sitespersonnels/macherey/accueilmacherey.html

(Si ce lien n’est pas en service, on peut aussi consulter celui-ci.)

Cette indication ne se trouve comme telle dans aucun ouvrage, même si la référence à Descartes est évidente. Bien sûr, si l’internaute ne connaît ni les propos de Descartes ni le latin, il ne pourra pas comprendre aussi bien, mais l’image la redoublant pourrait quand même le renseigner. En effet, alors qu’il est devenu fréquent sur les sites personnels, même officiels, d’introduire une photo, le fait de se faire photographier masqué produit tout autre chose. Un internaute normal y verra une boutade, une plaisanterie de philosophe. Un internaute prêt à lire autrement y verra immédiatement un signe d’invitation à une autre lecture, car Macherey joue ici avec la rapidité de l’image, que ses propos sont masqués et il en déduira aisément qu’il faut les lire autrement. Ce jeu a d’autant plus de sens que ce philosophe publie régulièrement sur Internet des textes philosophiques et qu’il ne s’agit pas juste de présenter un résumé de son CV, comme c’est souvent le cas. Il y a donc d’autant plus de raison d’insister sur la nécessité d’une lecture différente.

Il n’est pas question de prétendre ici que Macherey utilise les méthodes libertines et dans les mêmes intentions. D’autres signes tendent vers d’autres lectures, comme le fait que le masque utilisé soit africain et renvoie davantage à une culture où les esprits apparaissent derrière les masques. De même, pour analyser correctement cette image faudrait-il la mettre en relation avec le texte qui l’accompagne et considérer essentiellement le jeu contradictoire instauré entre la présentation de soi via le résumé du curriculum vitae et la photo masquée. Si le but n’est pas de mettre en évidence le caractère libertin de Macherey, il peut cependant être détourné de manière intéressante pour notre propos, car cette image montre clairement l’usage que l’on pourrait faire d’Internet pour inciter à une lecture entre les lignes.

Même si les caractéristiques propres à Internet contrarient la lecture entre les lignes qui exige une attention différente et une lecture bien plus lente même que la lecture livresque, on voit combien des signes peuvent aussi bien que dans les livres y indiquer qu’une lecture différente est requise. Si quelques signes qu’on trouve dans les livres peuvent être repris et adaptés, il est préférable d’inventer ses signes en se servant éventuellement des outils propres à l’informatique pour ce faire, ce qui n’exclut d’ailleurs nullement un jeu avec les textes traditionnels, comme on le voit dans l’image de Macherey. Une telle invention a l’avantage de prendre en considération les caractéristiques de la lecture propre à Internet et de composer des signes fonctionnant sur le même mode.

* * *

Il est temps désormais de conclure et de se demander si la méthodologie employée a permis les résultats escomptés. Qu’a-t-on gagné par ce détour par l’écriture libertine pour questionner les possibilités d’Internet ? Contrairement à une première impression, on a certes découvert qu’Internet, s’il ne favorise pas la lecture entre les lignes, ne l’empêche pas non plus. Mais cette découverte tient moins à l’étude que l’on a menée sur les libertins et leur mode d’écriture qu’à une réflexion sur Internet, le mode de lecture qu’il produit et sur les outils qu’il met à la disposition des concepteurs de sites pour contrecarrer ces effets. Faut-il en conclure pour autant que ce détour se soit révélé inutile ? Faudra-t-il donc, à l’enseigne de Montaigne, détourner le lecteur d’une telle étude et lui annoncer d’entrée de jeu qu’il y perdra son temps, le congédiant de prime abord ? Si l’avertissement du lecteur sur le modèle de Montaigne peut avoir un intérêt à l’entrée d’un site pour surprendre l’internaute, modifier sa vitesse de lecture et lui faire effleurer l’idée qu’il découvrirait tout autre chose par un autre mode de lecture, il n’en va pas de même au début d’un article ou d’une conférence. Le lecteur d’une revue d’aujourd’hui ne réagira nullement comme les contemporains de Montaigne ont pu le faire et il risque bien de prendre l’auteur au mot. Or, comme des études montrent qu’un article de revue a en moyenne 2,5 lecteurs, il pourrait être dommage d’en détourner une partie. Surtout, si l’on veut que ces signes gardent du sens, il faut peut-être éviter de les utiliser pour faire un effet et les garder là où réellement une lecture entre les lignes est souhaitée.

Est-ce à dire pour autant que le détour par l’écriture libertine était inutile ? Autrement dit, aurait-on pu se demander au départ si Internet permettait l’usage d’une écriture entre les lignes ? Ainsi exprimée, la question est peut-être mal posée, car quelles auraient été les raisons de se demander si l’écriture entre les lignes était favorisée ou empêchée par Internet ? Cela n’a de sens que lorsqu’on envisage la question des réseaux se constituant sur cette base et cette question elle-même n’a de sens que si l’on a des raisons de soupçonner que ce puisse être le mode de communication d’un réseau. En plus, sans un tel détour par l’étude des réseaux libertins, il n’y avait aucune chance pour qu’on s’interroge sur un mode d’écriture entre les lignes qui n’aurait pas pu se traduire en un message direct et univoque. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, il faut bien reconnaître que les libertins du XVIIe siècle peuvent nous renseigner sur les technologies d’aujourd’hui.

 

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Notes

1 J’emploie ce sigle dans son usage commun pour référer aux nouvelles technologies liées tout particulièrement à l’ordinateur et à Internet.

2 L’ouvrage de René Pintard [Le libertinage érudit dans la première moitié du 17e siècle, Paris/Genève, Slatkine, édition augmentée, 1983], édité pour la première fois en 1943 est sans doute celui qui a mis ce type d’études au goût du jour. On trouve néanmoins quelques textes sur le libertinage à la fin du XIXe siècle, tel celui de François Tommy Perrens [Les libertins en France au XVIIe siècle, Paris, Léon Challiez, 1896], mais qui n’est, contrairement au premier, quasiment jamais cité.

3 Pour une approche globale de la question, je renverrai à l’ouvrage de Françoise Charles-Daubert, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, Paris, PUF, coll Philosophie, 1998. Son ouvrage est une bonne synthèse sur cette question. Je ne partage cependant pas sa définition du libertinage, l’opposant à la philosophie du système.

4 Si certains connaissent relativement peu la science moderne à laquelle ils adhèrent pourtant, ce n’est pas non plus le cas de tous les libertins. Gassendi a passé une partie non négligeable de son temps à prendre des mesures des astres, afin que d’autres scientifiques puissent s’en servir, ce qui montre non seulement son intérêt majeur pour la science, mais aussi qu’il avait déjà perçu que la science moderne est une œuvre collective. Pour plus d’information à ce sujet, on pourra consulter l’article de Antonella Del Prete « Pierre Gassendi et l’univers infini » paru aux pages 57-58 de l’ouvrage collectif dirigé par Antony McKenna et Pierre-François Moreau, Libertinage et philosophie au XVIIe siècles. IV. « Gassendi et les gassendistes » et « Les passions libertines », Saint-Etienne, Presses Universitaires de Saint-Etienne, 2000.

5 Il faut donc relativiser l’idée selon laquelle les libertins se contentent en matière politique d’être partisans de l’absolutisme. Je m’éloigne donc à ce propos de l’ouvrage déjà cité de René Pintard, qui n’hésite pas à parler d’échec politique du libertinage, comparant probablement leurs positions à la Révolution française et remarquant combien ils ne l’annoncent pas, ce qui ne peut se faire qu’en considérant notre conception politique que comme la meilleure. Je renverrai sur ce point aux textes de Françoise Daubert sur les liens entre Spinoza et le libertinage [Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, Op. Cit., et, Le libertinage érudit et le problème du conservatisme politique, L’État baroque (1610-1652), éd. H. Méchoulan, Paris, Vrin, 1985 et « Spinoza et les libertins » publié sur le site http://hyperspinoza.caute.lautre.net/imprimersans.php3?id_article=956] ainsi qu’à mon étude « L’usage de la fiction comme contestation politique et religieuse dans les œuvres libertines » à paraître dans les actes du colloque Fiction et politiques, colloque « Fiction, politique et psychanalyse » tenu à Mons du 24 au 26 février 2005.

6 On consultera à ce propos Jean-Pierre Cavaillé, DIS/SIMULATIONS. Jules-César Vanini, François La Mothe Le Vayer, Gabriel Naudé, Louis Machon et Torquato Accetto. Religion, morale et politique au XVIIe siècle, Paris, Honoré Campion, 2002.

7 Cfr. à ce propos l’ouvrage déjà cité de René Pintard.

8 Léo Strauss, La persécution et l’art d’écrire, tr. fr. de Olivier Sedeyn, Paris, Editions de l’Eclat, 2003, p. 27.

9 Pour plus d’informations concernant la vie autour du Père Mersenne, on verra J.-R. Armogathe, « Le groupe de Mersenne et la vie académique parisienne », Dix-septième siècle, 1992, n° 175, pp. 131-139 et René Pintard, Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, Op. Cit., pp. 348-349. Concernant les rencontres et la formation du réseau libertins de la Tétrade, on verra le même ouvrage pp. 92-100.

10 On se souviendra que Gassendi est l’un des tout premier à avoir considéré Epicure et que l’essentiel de son œuvre est un immense commentaire de ce penseur jusqu’alors fortement décrié.