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« La “forma simplex” comme sommet cognitif et fondement ontologique dans la “Consolatio Philosophiae” de Boèce. » par Claude LAFLEUR

Mardi 19 avril, 11 h 30 à 12 h 20, (Pavillon Félix-Antoine-Savard, salle 413)


Résumé

Au cinquième (et dernier) livre de son dialogue consolatoire, Boèce (le personnage, un prisonnier injustement condamné à mort) expose, implicitement sous forme d’une disjonction, le problème de compatibilité existant à ses yeux entre prescience divine et libre arbitre humain (ou bien 1. il y a prescience divine, et cela impose aux actions et aux délibérations futures une prédétermination incompatible avec le libre arbitre ; ou bien 2. il y a libre arbitre, et cela ruine la possibilité scientifique de la prescience divine). Pour solutionner le second volet de ce problème, Philosophie (une personnification de la discipline mise en scène par Boèce, l’auteur) formule, sous inspiration tacite remontant vraisemblablement au néoplatonicien Jamblique, un principe épistémologique (« Tout […] ce qui est connu n’<est> pas <compris> selon sa force, mais est plutôt compris selon la faculté des connaissants ») couplé à une hiérarchie cognitive quadruple, elle-même illustrée par les diverses façons de connaître ce qu’est l’homme : « L’homme lui-même aussi, c’est autrement que le sens <l’>observe, autrement l’imagination, autrement la raison, autrement l’intelligence : le sens, en effet, <juge> la figure constituée dans la matière sujette, tandis que l’imagination juge la figure seule sans la matière ; tandis que la raison transcende aussi cette <figure> et évalue, par une considération universelle, l’espèce même qui est dans les singuliers ; tandis que l’œil de l’intelligence se dresse plus haut, et, de fait, passée au-delà de l’enceinte de l’univers(alité), <l’intelligence> observe la forme simple elle-même par un pur regard du mental ». Cette illustration permet déjà clairement de constater que la forma simplex (la « forme simple ») constitue, dans ce dispositif, le sommet de l’observation cognitive, ce que confirme absolument Boèce en faisant de l’intelligence le privilège du divin (l’être humain ne s’élevant pas au-dessus de la raison) — une précision qui révèle par ailleurs que cette quadruple hiérarchie cognitive, ensuite présentée selon un ordre descendant (intellegentia, ratio, imaginatio, sensus), est une adaptation boécienne d’une quintuple gradation gnoséologique analogue à celle de Proclus (Dieu [θεός], Intellect [νοῦς], deux degrés supérieurs fusionnés chez Boèce en θεός-νοῦς, raison [λόγος], imagination [φαντασία], sensation [αἴσθησις]), avec ses évocations lointaines de la ligne divisée dans la République (livre VI, 511d-e) de Platon. Malgré un certain effet de brouillage dans l’historiographie, ce contexte (néo)platonicien rend manifeste que, saisissable par la seule intelligence divine, la forma simplex de l’exemple considéré doit s’interpréter comme la Forme en soi de l’homme, bref comme la réalité paradigmatique, vraiment existante (ὄντως ὂν), de l’homme. Voilà ce que nous exposerons plus en détail, avant de laisser entrevoir comment cette Forme simple (non seulement de l’homme mais aussi des autres êtres) est l’équivalent, dans la Consolation de Philosophie, du Sujet unique (unum subiectum) dans le Second commentaire de Boèce sur l’« Isagoge » de Porphyre : la première (la forma simplex), dans la mouvance néoplatonicienne et le registre existentiel que l’on vient d’évoquer ; le deuxième (l’unum subiectum), dans l’horizon censément aristotélicien et en dehors du champ de l’existence que l’on pourrait, mutatis mutandis, plutôt rapprocher de l’« intuition de l’essence » (« Wesensanschauung ») usuellement associée à la phénoménologie husserlienne.

À propos de Claude Lafleur

Claude Lafleur est professeur de philosophie médiévale à la Faculté de philosophie de l'Université Laval.

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