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Appel à communications - Journée d'étude Éthique et vérité de la narration dans les processus de justice

18/06/2016 - Les processus de justice ne peuvent faire l’économie de la narration. Cette dernière n’y remplit pas une fonction secondaire, mais agit plutôt au cœur même de ces processus, allant jusqu’à modifier leur issue. Nous la retrouvons par exemple lorsque le témoin rassemble ses souvenirs en narrant leur déroulement, lorsque les acteurs du processus de justice doivent juger de la vérité des histoires qu’on leur présente, ou encore lorsque chacun insère les processus de justice dans l’histoire de sa propre vie. 

Elle opère ainsi dans les plaintes portant sur des événements passés, où celui qui se souvient les rassemble dans une narration qui les lie en leur donnant une cohérence. Corollairement, l’événement qui s’insère de façon cohérente dans le récit acquiert une certaine vraisemblance. Se souvenir d’un événement et avoir la certitude personnelle qu’il a bien eu lieu, c’est alors en partie être capable de lui donner une place qui fasse sens dans l’histoire de sa vie. À l’inverse, le souvenir d’un événement isolé, que l’on n’arrive pas à intégrer dans une narration cohérente avec nos autres souvenirs, semble douteux; comment cet événement a-t-il pu être possible? comment a-t-il pu « avoir été » s’il ne s’harmonise pas avec le reste de notre histoire passée? 

La narration s’impose cependant non seulement pour celui qui se souvient, mais également pour autrui. Car celui qui n’a pas vécu les événements mesure leur vraisemblance à travers une histoire qui les rassemble. Même les preuves matérielles doivent être intégrées dans une narration, car si elles prouvent un fait (il y a là son ADN, là son empreinte), ce fait dit peu à lui seul et peut faire partie de plusieurs narrations divergentes, entre lesquelles il faudra choisir. La narration globale qui peut être faite à partir des faits prouvés et surtout sa vraisemblance importent alors particulièrement pour qu’autrui puisse y croire. 

La narration comporte ainsi ses défis et ses risques, tant du point de vue éthique que relativement à la recherche de la vérité. Elle favorise ceux qui sont capables d’unifier de façon convaincante des événements passés dans une unité cohérente, et elle désavantage ceux qui ne sont pas capables – on pourrait penser, notamment, pour des raisons traumatiques – d’en faire autant. De même, le décalage temporel entre le passé de l’action et le présent de la narration remet en question l’idée que le souvenir offre le passé dans une stricte identité avec ce qu’il a été. Quelle cohérence doit alors primer : celle qui, au moment des faits, rendait probable l’événement en question? Ou bien celle qui est donnée longtemps après, c’est-à-dire au moment où l’on narre les faits? Surtout, qui dit vraisemblance dit vraisemblance pour et selon qui? Qu’en est-il des narrations qui sont vraisemblables et cohérentes pour ou selon certains individus, mais invraisemblables pour d’autres? Y a-t-il des narrations dominantes, c’est-à-dire jugées d’emblée plus vraisemblables, au détriment d’autres narrations pouvant pourtant tout à fait être vraies? Qu’en est-il par exemple du rapport entre la cohérence narrative que l’expert tente d’imposer et celle du profane? Ou encore, quelle place occupent les mythes et les stéréotypes lorsque l’on juge de la vérité d’une narration? La possibilité d’être témoin n’est-elle pas alors subordonnée à la capacité de raconter une histoire vraisemblable pour et selon autrui? Quelles conséquences doit-on en tirer pour nos processus de justice? 

Trois problématiques principales ressortent de la présence de la narration dans les processus de justice : 

1) Quelles sont les conséquences pour l’admissibilité de la preuve de la place centrale de la narration dans les processus de justice? 

  • a. Une preuve matérielle ou factuelle peut-elle prouver quelque chose en dehors de toute narration? 
  • b. En raison du risque que certaines narrations – hégémoniques, stéréotypées – nous induisent en erreur, ne doit-on pas exclure d’emblée certaines preuves qui sont présentées dans le but de corroborer ce genre de narration? 

2) Quel critère normatif doit-on adopter lorsque l’on doit juger de la vérité d’une narration? 

  • a. Les narrations dominantes fonctionnent-elles comme des normes pour juger de la vérité d’une narration? 
  • b. Doit-on contrebalancer le poids normatif des narrations dominantes par d’autres normes?
  • c. Doit-on juger de la vérité d’une narration selon la norme de la personne raisonnable, selon une cohérence objective, selon la personne à qui sont arrivés les événements, etc.? 

3) Quelles sont les conséquences éthiques du fait que la justice ne peut faire l’économie de la narration dans son processus? 

  • a. Comment les identités personnelles se définissent en fonction des narrations dominantes? 
  • b. Quelle conception de l’homme est présupposée par l’idée que les narrations doivent être vraisemblables? Quelle place pour les actions incohérentes, irrationnelles? 

Nous accueillons toute proposition portant sur une ou plusieurs de ces trois problématiques, ou sur toute autre question portant sur la narration, sa dimension éthique ou son rôle pour la recherche de la vérité dans les processus de justice. 

La journée d’étude aura lieu le 7 octobre 2016 à l’Université Laval en collaboration avec l’Institut d’éthique appliquée (IDÉA). Les propositions de communication d’une longueur de 750 mots doivent être envoyées avant le 1er août 2016. Les interventions auront une durée de 45 minutes et seront suivies d'une période de questions de 15 minutes. Nous contacterons les personnes ayant fait une proposition le 31 août 2016 au plus tard. Vous pouvez nous faire parvenir vos questions ainsi que vos propositions à l’adresse suivante : narrationjustice@gmail.com

Coorganisatrices :

Cyndie Sautereau 
Stagiaire postdoctorale 
IDÉA / Faculté de droit, Université Laval

Marie-Hélène Desmeules
Candidate au doctorat en philosophie
Université Laval / Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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