Ateliers de philosophie moderne et contemporaine - Jean Vioulac
Heure: 12h30
Lieu: Pavillon Félix-Antoine-Savard, salle 413
Détails supplémentaires
La Faculté recevra le conférencier Jean Vioulac, professeur agrégé et docteur en philosophie, dans le cadre des Ateliers de philosophie moderne et contemporaine.
Conférence: Métaphysique et cybernétique: le spectre du platonisme
Résumé
En moins d’un demi-siècle, le réseau internet et l’univers du spectacle se sont élargis aux dimensions de la planète et ont installé l’humanité dans un double rapport à la réalité, où le monde concret de l’environnement de chacun est dominé par un univers virtuel qui a son propre espace-temps, et dont l’emprise sur les vies est de plus en plus grand. Norbert Wiener avait compris dès la fin des années 1940 que l’avènement de l’informatique, dont il était un des acteurs, aurait des effets sociaux considérables, et l’avait plus pertinemment nommé « cybernétique » (du grec « commandement », « pilotage ») : l’ère de la régulation algorithmique qui est la nôtre est celle où des entités idéelles et formelles exercent un pouvoir législatif et exécutif sur les sociétés humaines. Le pouvoir n’est plus celui de la loi mais du code, non pas celui du droit mais du numérique : le λόγοςest devenu logiciel. Ce λόγος, dans la configuration spécifique qu’il a pris en Grèce ancienne dans ce que l’on a ensuite nommé « métaphysique », Platon l’a inauguré en concevant l’idéal d’un κυϐερνητικος νοῦς, un « esprit gouverneur » ou « intelligence cybernétique ».
Notre époque doit donc se penser à partir de la thèse de Heidegger selon laquelle la technique contemporaine est « métaphysique accomplie » : mais il faut contester sa définition par l’ontothéologie pour plutôt souligner son essence mathématique. De ce point de vue, la mathématisation universelle qu’entreprend la Modernité (mathématisation du savoir, mais aussi de la technique, du droit, du gouvernement, de l’urbanisme…) n’est pas le dépassement de la métaphysique par les sciences positives, mais sa mise en œuvre méthodique et systématique. Le projet métamathématique est explicité par David Hilbert au début du XXe siècle, et Alan Turing, dans l’article de 1936 qui fonde l’informatique, n’en conteste l’impossibilité théorique que pour en montrer la possibilité pratique par l’ordinateur dont il propose le modèle. C’est dans ce cadre qu’il faut tenter de concevoir ce qu’est « l’intelligence artificielle » : loin d’être un phénomène secondaire que les experts auraient bien en main, elle est l’avènement de la rationalité pure objective et autonomisée que la métaphysique avait fétichisé comme « Dieu ».
Présentation
Jean Vioulac est professeur de philosophie en classes préparatoires à Paris. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont L’époque de la technique. Marx, Heidegger etl’accomplissement de la métaphysique (Puf, 2009), Approche de la criticité (Puf, 2018), Anarchéologie. Fragments hérétiques sur la catastrophe historique (Puf, 2022), La Logique totalitaire. Essai sur la crise de l’Occident (seconde édition, Puf, 2023) et Nihilisme et totalitarisme. Métaphysique de l’Anthropocène I (Puf, 2023). Récipiendaire du « grand prix de philosophie de l’Académie française (2016) » et du « prix Cioran » (2023).
Organisatrice: Sophie-Jan Arrien